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En 1890, le marxiste Georges Plekhanov notait combien fut réelle l’influence de Nikolaï Tchernychevski, et de son Que faire? – écrit et publié en 1863 – sur des générations de révolutionnaires russes. « Qui n’a lu et relu ce livre fameux ? Qui n’a subi son attrait et son influence bénéfique, qui ne s’est purifié, amélioré, fortifié, enhardi ? Qui, après avoir lu ce roman, n’a réfléchi sur sa propre vie? N’a pas soumis ses propres aspirations et inclinations à un examen rigoureux ? Nous en avons tiré la force morale et la foi en un avenir meilleur. »
Rééditer Que faire? aujourd’hui c’est permettre de retrouver ces années 1850-1860, une période charnière où émerge en Russie l’intelligentsia, un nouveau groupe social ouvert à la pensée politique occidentale, tout en restant arc-bouté sur les refus slavophiles envers la culture libérale bourgeoise européenne. À l’évidence, ce roman politique est un marqueur dans l’histoire du bolchevisme.
On connaît d’ailleurs son impact sur la structure mentale du jeune Lénine et toute la vie intellectuelle de la Russie pré-révolutionnaire. « Que faire? » témoigne en outre d’une ébauche de rapprochement entre les trois éléments fondamentaux de l’orthodoxie communiste. A savoir la promesse de perfection contenue dans l’utopie d’un côté, la violence rédemptrice de l’autre et enfin la sacralisation de la connaissance du mouvement historique et de ses lois. C’est aussi un plaidoyer pour l’émancipation féminine, à travers le personnage de Véra, engagée sur le chemin de la liberté pour échapper à sa famille
En 1941, Eugenio Corti (1921-2014) est envoyé, à sa demande, sur le front russe. Ce jeune officier d’artillerie est affecté au Trente-cinquième corps d’armée, l’un des trois corps de l’Armée italienne de Russie qui comprend à l’époque plus de 200 000 hommes.
Les cent lettres qu’Eugenio Corti envoie à sa famille, rassemblées dans ce livre posthume, couvrent la période juin 1942-janvier 1943. On y lit l’arrivée sur le front russe ; les deux avancées des Allemands pendant l’été et l’automne 1942, qui déplacent le front sur le Don ; la formidable offensive russe de décembre. Déclenchée le 16 décembre 1942, elle enferme le Trente-cinquième corps d’armée dans une gigantesque poche. Contraintes de se replier, les unités italiennes et allemandes entament une retraite qui ne prendra fin, pour les rares survivants, dont Corti, que le 17 janvier. Mais à partir du 13 décembre 1942, Corti se tait. C’est ce silence « en creux » qui, paradoxalement, témoigne du terrible drame vécu par les soldats des deux camps. Le journal La Plupart ne reviendront pas (1947) rendra compte de ces tragiques journées de marche et de combats.
Je reviendrai n’est cependant pas qu’un journal de guerre. Les lettres de Corti, qui doivent tenir compte de la censure militaire et de la censure que l’auteur s’impose dans cette correspondance adressée à sa famille, nous renseignent ainsi sur la vie au front d’un jeune officier. Mais elles donnent surtout la mesure de la dimension éthique de l’engagement de Corti. De même que son intérêt pour les populations civiles qui, en dépit de l’oppression qu’elles subissent, ont gardé la foi en l’homme et la foi chrétienne.
« Je reviendrai. » L’assurance avec laquelle Corti affirme qu’il reviendra du front n’est ni de l’inconscience ni de l’orgueil. Elle traduit en effet sa confiance en une mission à accomplir dans la vie ; ce sera sa vocation d’écrivain, qui va précisément naître en Russie.
Paru en 1870, le roman de Nikolaï Leskov À couteaux tirés décrit, sur fond de trame policière, la décomposition d’une société au bord de ce qu’il a appelé « un cataclysme inéluctable ». De même, déjà lors de la révolution de 1905, Léon Bakst illustrait dans son tableau Terror Antiquus la chute imminente de l’Empire. Mais le cataclysme inéluctable prédit par Leskov sera la révolution de 1917. On voit aisément le côté visionnaire du romancier.
Par l’acuité de son observation, Leskov apporte un éclairage singulier sur le nihilisme d’une époque qui rappelle étrangement la nôtre.
Ce roman méconnu, maudit dès sa parution, a longtemps été interdit par la censure soviétique. Il a en effet récemment été redécouvert dans l’édition russe. Sa traduction comble assurément une lacune dans notre connaissance à la fois de l’histoire et de la littérature russes.
Il s’agit d’une œuvre littéraire brillante, à plusieurs strates. Et dont la clef est une vision du monde qui décèle, dans les convulsions du présent, les prémisses de l’avenir. Celui de notre monde, dont la faillite trouve sa source dans une transmutation des valeurs analogue à celle que Leskov a décryptée dans son roman.
Zakhar Prilepine est né en 1975 dans un petit village près de Riazan. En 1996 et 1999, durant les deux guerres en Tchétchénie, il est mobilisé puis volontaire. Quatre ans après, il écrit son premier roman publié en Russie, Pathologies. Prilepine n’explique pas ce conflit. Il le décrit de l’intérieur avec justesse, à travers des images fortes et une langue concise. Le public français a été le premier à découvrir ce roman en 2007 aux éditions des Syrtes.
Lauréat de nombreux prix littéraires, Zakhar Prilepine a vu ses œuvres traduites dans une vingtaine de langues. Plusieurs de ses romans sont aussi adaptés au théâtre et au cinéma.
Pathologies a reçu en 2008 le Prix Russophonie pour la meilleure traduction du russe vers le français.
Dix ans après son arrivée à Paris, la grande satiriste et humoriste russe Nadejda Alexandrovna Lokhvitskaïa, plus connue sous le nom de Teffi (Saint-Pétersbourg 1872 – Paris 1952) relate dans cet ouvrage son extraordinaire traversée de la Russie en pleine révolution. Sa prose toute en finesse dépeint, avec retenue, humour et délicatesse, le périple invraisemblable d’une troupe d’artistes quittant Moscou pour se produire en Ukraine, puis à Odessa, avant de fuir le pays dévasté.
Davantage qu’un reportage sur les événements tragiques d’un empire en décomposition, ce livre, véritable roman, est une allégorie poétique de l’exil, émaillée de portraits inoubliables. Les lecteurs se souviendront avec tendresse de ce périple.
Il s’agit en effet d’une oeuvre unique, une vision féminine, intime, lucide et drôle d’une tragédie au retentissement universel.
À Novorossiisk, tandis que le bateau qui l’emmène à Constantinople s’éloigne du quai, Teffi fixe sa patrie perdue. «De mes yeux grand ouverts jusqu’à être glacés. Je regarde. Sans bouger. J’ai transgressé ma propre interdiction. Je me suis retournée. Et voilà que, comme la femme de Loth, je me suis figée. Pétrifiée jusqu’à la fin des siècles, je verrai ma terre s’éloigner doucement, tout doucement.»
En toile de fond de leurs récits de vies ordinaires, c’est l’histoire de la Russie qui défile. L’immense Union soviétique, le chaos libéral des années 1990 et la Russie de Poutine.
Plus concrètement, elles parlent de petites filles, de femmes et de grands-mères qui ont vécu dans différentes Russies. Et au-delà, ce sont des hommes dont elles parlent le plus, et le regard qu’elles posent sur eux, que ce soit un mari, un père, est révélateur et sans appel. Pour citer l’une d’elles : « L’homme est la tête, et la femme est le cou, la tête ne bouge que grâce au cou qui la commande. »
Voici des portraits intimes qui révèlent des héroïnes aux vies bigarrées mais qui se ressemblent. On découvre donc des femmes fortes, battantes, féminines et maternelles, qui s’opposent tristement à un modèle masculin souvent trop dégradé à leurs yeux… Le mot « Amour » n’apparaissant nulle part… Leur donner la parole a semblé important à l’auteur, à cause de la place prégnante de la femme en Russie. C’est en effet un pilier autant de la famille que de la société. Et leur donner la parole est important surtout parce qu’elles n’ont jamais été entendues.
Journaliste, Maureen Demidoff a vécu à l’étranger plus de dix ans dont huit ans à Moscou. Elle y a rencontré des femmes de tous milieux et horizons. Avec ce livre, elle a voulu comprendre comment trois générations d’individus peuvent aujourd’hui vivre ensemble en ayant vécu dans « trois Russies différentes », avec des idéologies et des valeurs opposées, sans se douter que le thème du vivre ensemble serait élargi à la relation complexe entre les hommes et les femmes de Russie.