L’histoire de ma sœur est abord celle d’un sentiment. L’amour passionné que nourrit Kostia pour Katia, sa sœur de sept ans son aînée. C’est aussi le récit du destin poignant d’une femme forte. Et, à travers elle, l’auteur dresse un tableau de la vieille Russie, qui s’apprête en effet à voler en éclats. Des balbutiements de l’enfance jusqu’à l’épanouissement ultime de la mémoire, ce superbe roman de Michel Ossorguine se lit comme un poème en prose qui s’ouvrirait sur le ton mineur pour se clore dans la gravité.
Les quatorze nouvelles regroupées dans Arrêt sur le Ponte Vecchio sonnent, tels des éclats d’un miroir brisé reflétant les drames du XXe siècle, comme un appel au devoir de mémoire. Chacune d’entre elle correspond à un moment singulier de cette montée de la barbarie, du martyre des Slovènes dans l’Italie fasciste aux rescapés des camps de la mort.
D’inspiration autobiographiques, ces nouvelles font ainsi découvrir l’histoire slovène. La première partie se passe ainsi dans les années 1920. On y voit avec horreur la montée du fascisme et les chemises noires italiennes. La deuxième partie entraîne le lecteur vers les camps où Boris Pahor aura passé quelques temps. Alors que la troisième partie présente la ville de Trieste. Ce recueil est particulièrement exemplaire par la langue imagée de l’auteur, si belle et poétique.
Alors que l’atrocité et la cruauté des hommes sont la toile de fond de ce livre superbe, Boris Pahor ne cède jamais au désespoir, et nous livre un regard tour à tour désabusé, ironique ou tendre. Il aborde les relations entre Italiens et Slovènes, la cohabitation parfois difficile et surtout la façon d’envisager leur histoire commune. Une leçon d’humanité inoubliable.
Une prison parisienne, à la Libération. Quatre détenus aux parcours contrastés y attendent leur condamnation. Le narrateur, commandant de la SS, cohabite avec un maquereau français rescapé du front russe, un pasteur luxembourgeois lâche délateur, et un vieux baron français prêt à sombrer dans la démence. À travers les rapports étranges qui se nouent entre ses anti-héros, Andrzej Kusniewicz pose la question : « Comment devient-on un salaud ? » Comme la symphonie éponyme, Eroica se mue ainsi en marche funèbre pour une Europe engloutie.
Ce roman d’András Hevesi met en scène Goeorges, un jeune Hongrois arrivé à Paris en 1924 pour achever ses études. Il découvre alors la ville avec des yeux neufs et une certaine innocence. C’est dans la capitale cosmopolite des lendemains de la Grande Guerre qu’il va faire son éducation sentimentale et intellectuelle. Parti en quête de cette indéfinissable ambiance française qui semble lui échapper, deux personnages vont bouleverser sa vie. Turauskas, tourmenté et marginal, ainsi que Méla, belle étudiante dont il veut faire sa femme sans vraiment la désirer…
En « mer », en « forêt », dans la « brume ». La destinée humaine ressemble aux intempéries violentes des landes russes, secouée par les jours de fête et de deuil. La nuit, dans sa dimension sacrée mais physique, devient véritablement le leitmotiv de ce livre d’Ivan Bounine : un rêve d’opulence dans une enveloppe de misère infinie.
À travers neuf nouvelles, le tempo du nocturne scande l’amour et la mort vers une ascension qui s’accomplira dans le récit final. La Nuit, qui donne le titre au recueil, est un véritable chef-d’œuvre. Tout ici s’oppose, tels le jour et la nuit, mais tout se fond et se confond comme au crépuscule. Même le bonheur ne se distingue plus nettement du malheur, que souvent il annonce. « Je songe encore comme je suis malheureux, combien ce bonheur me tourmente, auquel il manque toujours quelque chose. »
C’est un jeune home de vingt-trois ans qui, en 1893, publie à Saint-Pétersbourg Clair-obscur. Kouprine y dénonce ainsi l’injustice de la condition féminine, l’hypocrisie des relations matrimoniales, héritage de la vieille Russie, celle d’avant l’abolition du servage, en 1861.
Le Feu, publié en 1900, met en scène un héros nietzschéen, Stelio Effrena. Celui-ci vit au-delà de toute limite et de toute contrainte. Des motifs autobiographiques sont révélés: ceux de D’Annunzio dans sa relation avec la grande actrice de théâtre Eleonora Duse.
Poète nouveau en qui la jeunesse voit déjà un incomparable maître, dramaturge non encore affirmé qui s’élève en antagoniste idéal de Wagner, Stelio sait pouvoir obtenir de la grande tragédienne Foscarina, qui l’aime d’un amour absolu, une contribution essentielle à l’affirmation de son art. Tourmentée par la jalousie et par la pitié qu’elle ressent pour elle-même, la Foscarina s’apaisera dans le renoncement. Alors que pour Stelio, l’art, le rêve, le désir et la victoire sont la respiration même de la vie.
L’Etoile bleue s’apparente à un roman initiatique. Alors qu’autour de lui les êtres s’abîment dans les passions matérielles, le jeune étudiant Alexis Christophorov, héros de ce roman de Boris Zaitsev, est un idéaliste en quête d’une liberté intérieure symbolique. L’œil fixé sur Vega, le diamant bleu de la constellation de la Lyre, il soutient que « n’est véritablement libre que celui qui a un esprit insouciant, sans attaches ». Seul, il semble percevoir la fragilité du monde insouciant qui l’entoure, prêt à s’envoler dans les ténèbres.
Écrites entre 1900 et 1949, les nouvelles réunies dans ce recueil nous projettent dans un univers où la nature imprime aux hommes ses paradoxes et ses débordements. Pris dans la tourmente de la guerre, dévorés par les passions amoureuses ou en proie aux souvenirs cruels, les personnages de Bounine affrontent les épreuves par le biais d’un imaginaire incandescent. Leur sincérité et leur force d’âme nous les rendent étonnamment proches dans leur étrangeté même. Leur solitude est un exil intérieur, miroir de la condition de l’auteur.
Guerre et paix s’entremêlent dans ce roman de Vladimir Volkoff comme la mort et l’amour. Le vide intérieur des héros se heurte à l’horreur de la torture, donnant à ce conte cruel une force inoubliable.
Printemps mortel relate les amours tragiques d’un jeune Hongrois du début du siècle. Ardent et romantique, il s’éprend d’Edit, fille d’un général de l’armée. Se croyant trahi, il se livre alors au démon du jeu en dilapidant sa fortune. Mais alors qu’il renoue avec l’espoir et le bonheur de vivre, nés d’une nouvelle rencontre et d’un mariage imminent, une lettre d’Edit vient tout bouleverser.
Voici livrées, dans ce bref roman de Lajos Zilahy, les passions violentes, les extases et le désespoir à la veille de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois. La détresse et la mélancolie du héros sont aussi celles d’un peuple qui regarde son âge d’or s’éloigner derrière lui.
Les deux histoires d’aventure de Romans caucasiens, de l’incomparable Alexandre Dumas, sont ancrés dans la réalité historique des guerres caucasiennes. Au cœur d’un pays enchanteur mais menaçant, des héros téméraires et ténébreux sont prêts à tous les excès. Qu’ils soient pour une belle aux yeux de braise ou par amour de la liberté.
« Même en se faisant « oriental », Dumas montre ici qu’il reste un romantique impénitent, fasciné par la passion et le crime », écrit Dominique Fernandez dans sa préface. Restés inédits depuis plus d’un siècle, La Boule de neige et Sultanetta dévoilent une facette sans doute peu connue d’Alexandre Dumas, mais qui confirme son immense talent de conteur.
Xavier de Maistre met ici en scène Prascovie, qui vit dans les confins de la Sibérie. Modeste et illettrée comme la plupart des paysans, elle aurait bien oublié ses origines aristocratiques si ses parents, qu’elle aime tendrement, ne se mouraient pas de chagrin dans leur masure glacée. Injustement condamnés à un terrible exil, ils ne peuvent accepter de payer depuis tant d’années pour une faute qu’ils n’ont pas commise. Animée d’une inébranlable foi enfantine, Prascovie se met un jour en tête de partir à pied pour Saint-Pétersbourg afin de demander au tsar en personne la grâce de ses parents. Cette incroyable traversée de la Russie éternelle verra aussi l’accomplissement d’une quête spirituelle.
Après un an d’emprisonnement politique au début des années 1930, un jeune écrivain entreprend un long et salutaire voyage vers ses origines. Ce retour à la liberté est l’occasion d’une promenade à travers l’Europe centrale, dans les miettes du défunt Empire austro-hongrois. Il redécouvre ainsi Zagreb, Dubrovnik, Fiume… Entremêlant passé et présent, François Fejtö croque avec une tendresse malicieuse et nostalgique tout à la fois des portraits d’êtres aimés ou croisés au hasard.
Roman-confession, Profil bas est aussi un aveu à la fois douloureux et drôle dans lequel l’auteur confronte son passé à sa vie actuelle. Catherine est une femme qu’il a connue à son arrivée en France vingt ans auparavant. Cette Basque extravagante reparaît sans crier gare, après une longue absence, avec un coup de fil inattendu. Le rendez-vous mystérieux qu’elle lui fixe dans un café de Belleville marque le début d’un suspense haletant. Le narrateur essaie de résoudre l’énigme posée par cette femme qu’il avait autrefois désirée. Il se penche alors sur sa propre vie et nous entraîne dans un tourbillon de situations tantôt grotesques, tantôt tragiques.
Ce roman à la construction résolument moderne est une forme d’autoportrait qui ne dit pas son nom. Le grand auteur qu’est Paul Goma se livre ici à cet exercice périlleux avec un courage étonnant et une hargne littéraire roborative
La vérité du « Soleil des morts » est telle qu’elle déborde le cadre de la littérature. – Alexandre Soljenitsyne