L’Ombre du mur est une « géographie personnelle » et littéraire de ce mur tombé, vécue et écrite par douze écrivains venus de l’Europe de l’Est.
Le « cercle » de Velibor Colic, Bosniaque; « l’étonnement infini » de Bessa Myftiu, Albanaise; le « lieu de la croisée des chemins » du roumain Norman Manea; la « mesure du temps » de l’allemand Lutz Seiler; les « portes de l’enfer » de Luan Starova, Macédonien; les « anges échafaudés » du Hongrois László Garaczi; les « transitions » de Théodora Dimova: pour eux comme pour bien d’autres, le mur de Berlin est une ombre qui continue de les hanter.
Le Péché est une gourmandise littéraire. Prilepine s’est fait une joie de rassembler dans ce « roman en nouvelles » les fragments de la vie de Zakhar – double de l’auteur –, jeune trentenaire, plein de force et de volonté de vivre, aux prises avec la réalité russe. Les épisodes se succèdent dans un ordre imposé par la mémoire. Lorsqu’elle se plaît à donner de la force et de la brillance à de menus faits de notre vie, en apparence insignifiants et épars dans le temps.
On le retrouve tour à tour adolescent, en vacances à la campagne chez ses grands-parents, où il éprouve ses premiers émois sexuels pour sa jeune cousine. Puis videur dans une boîte de nuit. Ensuite joyeux fossoyeur dans un cimetière, qui se soûle gaiement avec ses compagnons après les enterrements. Zakhar promène toujours un regard tendre, étonné, émerveillé et plein d’humour sur le monde. Et sur cette Russie tant aimée, bien que tout y soit glacé et que les saisons y aient toujours un goût de neige. Cette Russie souvent dure, brutale, intolérable, qui le fait souffrir mais pour laquelle il ne cesse de se battre. Il manquait à la littérature russe, depuis des années, cette façon de rire à travers les larmes, et de pardonner malgré tout !
La Croisade des enfants est une grande fresque de la Roumanie contemporaine, sorte de miroir de son temps. L’histoire dans laquelle nous entraîne Florina Ilis commence un matin, sur le quai d’une gare, point de départ du voyage d’un groupe d’enfants vers une colonie de vacances, au bord de la mer Noire. Ils viennent de milieux très différents: aux enfants riches et gâtés, s’ajoutent des orphelins ou des Tsiganes. Le train est détourné par les écoliers aidés par un enfant des rues mais n’arrivera nulle part. Stoppé en pleine campagne, les enfants vont y organiser leur résistance devant des troupes spéciales venues de Bucarest et qui ne comprennent pas ce qui se passe.
L’impression initiale est celle de la présence d’un groupe de terroristes qui fait du chantage sur le gouvernement ; on pense par la suite à des malfrats roumains – hypothèse encouragée par l’arrivée massive d’enfants des rues vers le train. Ils demanderont la liquidation des orphelinats et des maisons d’accueil des enfants. Les médias, la police, l’armée, les professeurs ou les parents semblent incapables, pour un temps, de stopper la « croisade des enfants » qui exigent ainsi le respect de leurs droits et de leurs libertés. Une bagarre entre les deux groupes d’enfants conduit à la reprise du contrôle par les autorités. Ce qui se soldera par quelques victimes.
La Croisade des enfants a gagné le Prix Courrier International du meilleur livre étranger.
Roman d’espionnage et d’action, Sélection naturelle est une sorte d’inventaire sociologique de la Russie de la dernière décennie du XXe siècle. Filant de nombreux destins qui s’entrecroisent de manière inattendue et étrange, Alexandre Zviaguintsev dresse un tableau saisissant de la société russe. Il se place ainsi à contre-courant des peintures habituelles, souvent formatées, à une époque cruciale de réformes et de bouleversements.
Skif – un « héros de notre temps » –, ancien officier de l’Armée rouge, est un homme qui a été à rude école. Après des errances guerrières à travers l’Afghanistan et la Serbie, il revient enfin chez lui. Mais il doit affronter la sombre réalité de son pays après la chute du mur de Berlin. L’URSS n’existe plus, c’est la Russie de Boris Eltsine qui lui a succédé. Et la situation qui y règne en 1996 le surprend et le choque à chaque pas. Hommes politiques véreux et incapables, businessmen louches, trafiquants éhontés, mafias multiformes… La nation tout entière paraît saisie d’une frénésie de pouvoir et d’argent.
L’album retrace l’histoire littéraire du XIXe siècle – le Siècle d’or russe – vu comme un cycle culturel. C’est avant tout le siècle de la renaissance – appelée « le miracle » de la littérature russe. Et l’auteur de ce miracle est sans aucun doute Alexandre Pouchkine. Grâce à lui, la littérature russe a acquis une « universalité » et a pu rejoindre la culture européenne. C’est pourquoi, le Siècle d’or commence avec lui et se termine à la mort d’un autre géant, Léon Tolstoï: les deux pôles entre lesquels oscille l’âme russe. À eux deux, ils illustrent le pouvoir de la littérature qui changea le regard de l’Europe sur un pays capable non seulement de prendre chez les autres peuples, mais aussi de donner, d’offrir de nouveaux repères spirituels, idéologiques et esthétiques.
Le livre reprend les éléments d’une exposition exceptionnelle organisée par la Fondation Martin Bodmer à Genève. Unique au monde, la fondation s’efforce de retracer l’histoire intellectuelle de l’humanité à partir des documents originaux. On trouve parmi ses trésors la Bible de Gutenberg, des manuscrits originaux de Dante, Goethe, Proust, Musil, et tant d’autres. Trésors du siècle d’or russe est toutefois bien plus qu’un catalogue d’exposition. C’est une composition originale dans laquelle se côtoient des documents d’archive et des textes de présentation d’une qualité exceptionnelle. Écrits par Georges Nivat – spécialiste incontestable de la culture russe – ils sont accompagnés par des éléments historiques et documentaires fournis par les meilleurs spécialistes russes.
La Sonate à Kreutzer: une affaire de famille ? Dès sa parution, en 1891, elle a déchaîné les passions, et les réponses littéraires de sa femme et de son fils rassemblées ici révèlent, de manière éclatante, les conséquences profondes de la crise morale et spirituelle de Léon Tolstoï, au cœur même de sa famille. De tous les ouvrages de Tolstoï, La Sonate à Kreutzer est sans doute celui qui dévoile, de la façon la plus remarquable, les paradoxes de son œuvre et de sa personnalité. Jusqu’à la dernière ligne transparaissent le dégoût pour le mariage qui n’est que de la « prostitution légalisée », la haine des femmes « qui se vengent de nous en agissant sur nos sens», sa conviction que, pour obéir à la volonté de Dieu, l’homme doit s’abstenir de procréer.
Sa femme, Sofia Andreïevna, qui copie le manuscrit, éprouve, en le lisant, autant de fascination que d’horreur. Sa vengeance restera cachée. Peu connu, même en Russie, À qui la faute? révèle un talent littéraire nourri par un besoin d’expression personnelle et de justification. Écrit entre 1895 et 1898, Romance sans paroles répond également à une blessure. La mort à l’âge de sept ans de son dernier enfant. Il reflète par ailleurs sa fascination pour la musique, incarnée par le compositeur Sergueï Taneïev. La musique devient pour Sofia Tolstoï l’unique moyen de reprendre goût à la vie. Quelques années plus tard, Léon Tolstoï fils prend lui aussi la plume pour exprimer sa vision du couple.
Désormais, La Sonate à Kreutzer devient une affaire de famille. Dans Le Prélude de Chopin, le fils développe l’idée qu’un mariage précoce et pur, où les deux époux ne font qu’un seul être, est un bien qu’il ne faut surtout pas fuir. Que l’aspiration à la chasteté absolue de l’humanité démontrée dans La Sonate à Kreutzer n’a aucun sens, car elle mène à l’extinction du genre humain. « Le lien conjugal toujours puissant […] illustre le fameux paradoxe d’Oscar Wilde : loin de s’inspirer de la réalité des relations conjugales entre Léon et Sofia Tolstoï, la fiction de La Sonate à Kreutzer a fini par les influencer », conclut Michel Aucouturier, auteur de la préface.
À l’aube du XXe siècle, Sofia Andreïevna Tolstoï vient de passer la majeure partie de sa vie au côté de l’auteur de Guerre et Paix, l’illustre romancier et maître à penser russe. Elle décide alors d’entreprendre le récit de sa vie, en cherchant à se réapproprier cette part d’elle-même qui s’est consumée au contact du grand homme. Le besoin de Sofia Tolstoï de se confier à elle-même était fondamental. Mais, loin de suivre un récit linéaire, le lecteur est plongé dans les contradictions de cette femme de talent. Et qu’on découvre rongée parfois par l’orgueil et la jalousie.
Elle ne se borne pas à une simple description. En effet, à travers une sorte d’autoanalyse et dans un irrépressible besoin de comprendre, elle devient interprète de sa vie. On découvre une femme écrasée parfois par le génie de son mari, en proie à une sourde frustration, éternellement occupée par les soucis quotidiens. Ce témoignage est une matière première irremplaçable pour la connaissance intime de Tolstoï. L’œuvre de Sofia Andreïevna restitue ainsi, par le menu détail, son existence d’épouse de l’écrivain.
Le Cahier rouge: un simple cahier d’écolier sauvegardé par miracle qui accompagna Marina Tsvetaeva dans un moment décisif de sa vie à Paris, en 1932-1933. Il aurait dû disparaître, étant donné les circonstances mouvementées de son existence et de l’époque. Mais elle le confia à un ami avant de quitter la France et de repartir en URSS en 1939. Un cahier inédit où l’on peut lire à livre ouvert le déroulement de sa création poétique. Où l’on observe le poète à sa table de travail écrivant, cherchant et trouvant, tantôt sous le coup de l’inspiration, tantôt dans une endurante patience, le verbe poétique ; où l’on découvre enfin l’écriture en français d’une poétesse russe qui aurait pu devenir poétesse française.
Ce cahier célèbre aussi deux géants de la poésie, Pasternak et Maïakovski, les amours féminines, les passions charnelles, le bonheur du conte et de l’enfance perdue, tous les démons et les délices de l’imagination. Une histoire de la création sur un fond idéologique et politique qui déchira le siècle. Une époque terrible, où il est question de survie, où le crime totalitaire est irrémédiable, qui voit la fin de toute espérance, la disparition de la génération des poètes de l’Âge d’argent, la mort de la poésie.
Conçu dans les années 1960 par Irina Golovkina et diffusé sous le manteau, Les Vaincus est publié pour la première fois en 1992 avant de connaître un immense succès. Roman de la tragédie russe après les événements de la dictature bolchévique, il évoque les derniers feux d’une noblesse héroïque et d’une intelligentsia idéaliste.
Le lecteur suit les destins entrelacés d’une illustre famille et d’une foule de personnages dans leur quotidien harassant. Vente de maigres biens pour survivre, car le travail leur est interdit, assignation à résidence, prisons ou camps. Poursuivis par la Guépéou, exilés, persécutés, exécutés, aucun n’échappera au rouleau compresseur soviétique. Ce sont des individus aux abois, traqués par les dénonciations, les interrogatoires et les arrestations arbitraires. Mais Les Vaincus est aussi une sublime histoire d’amour, celle d’une princesse en haillons, et le lecteur, est emporté par l’émotion que suscite ce drame puissant.
Cette saga fleuve remarquable et bouleversante est traduite ici pour la première fois en français.
Dans les années 1930, Gustavo Gili, un éditeur espagnol de Barcelone, confia l’illustration d’une édition de Don Quichotte pour bibliophiles à Alexandre Alexeïeff. Mais peu de temps après, l’Espagne était plongée dans la guerre civile et le projet d’édition fut abandonné. Pourtant, une moitié des cent cinquante illustrations avait déjà été réalisée. Les plaques de cuivre, dont le premier tirage n’a pas été réalisé du vivant de l’artiste, sont donc restées en sommeil pendant soixante-dix ans. Leur restauration permet d’offrir pour la première fois aux lecteurs la vision du Don Quichotte d’Alexandre Alexeïeff.
L’histoire du roman En attendant l’heure d’après est sans doute la plus bouleversante de la littérature roumaine. Commencé en 1943, il est achevé en 1955 et, en 1959, Dinu Pillat est arrêté, accusé de faire l’apologie des légionnaires, mouvement d’extrême-droite, qui a semé la terreur entre les deux-guerres en Roumanie. Confisqué à l’époque, le manuscrit a été découvert en 2010, et publié aussitôt.
L’auteur reconstitue en séquences quasi cinématographiques l’intimité de deux générations. Les parents d’un côté, accomplis socialement mais enlisés dans un confort léthargique. Et de l’autre les enfants, exaltés, les poings levés vers une société bourgeoise endormie. Aventuriers, intellectuels raffinés, anarchistes, parvenus, manipulés ou conscients de leurs actes, les adolescents veulent changer leur monde et se vouer à un idéal. Mais ils sont happés par l’idéologie destructrice des messagers. Ils perdent leur identité et leurs repères, et plongent dans la violence absurde et la trahison.
Le Livre des chuchotements s’ouvre sur une rue arménienne de Focşani, à l’est de la Roumanie. « Je suis vieux, et toi, tu es un enfant. Mais, regarde, le sang est aussi vivant chez toi que chez moi. C’est ça, l’amour de la vie. » Ainsi parle grand-père Garabet, figure tutélaire qui incarne toute la sagesse et la mémoire des Arméniens de Varujan Vosganian.
Dans l’odeur du café fraîchement torréfié, un enfant écoute passionnément les récits des adultes réunis sous l’abricotier. Chronique pleine de couleurs, de senteurs, de poésie, mais aussi de douleur. Car elle rappelle la dure réalité qu’ont vécue plusieurs générations d’Arméniens ballottés par les exils. Des plateaux de l’Anatolie aux terribles cercles de la mort dans le désert de Deir-ez-Zor, de Constantinople à la Roumanie des années 1960. Avec le talent d’un conteur oriental, Varujan Vosganian reconstitue la vie de ses parents, aïeux et voisins arméniens. Il leur donne ainsi un supplément d’être et de reconnaissance. C’est sans doute un des textes roumains les plus forts publiés après la chute du communisme. De même que probablement la plus précieuse reconquête de la mémoire et de l’histoire moderne des Arméniens.
Eva Heyman représente pour Oradea ce que Anne Frank signifie pour Amsterdam. Deux adolescentes juives qui, chacune, ont tenu et gardé un journal, pendant que le monde était en train de changer suite à l’occupation nazie. Les deux sont mortes dans un camp d’extermination, Eva à Auschwitz et Anne à Bergen-Belsen.
Le journal commence le 13 février 1944 et s’achève le 30 mai 1944. Il a été sorti en cachette du ghetto d’Oradea dans lequel tous les juifs de la ville ont été rassemblés en mai 1944, par Mariska, la cuisinière hongroise de la famille. En juin 1944, Eva a été déportée. Elle est arrivée à Auschwitz le 6 juin, où elle est morte dans la chambre à gaz le 17 octobre. Elle avait treize ans.
Le « petit journal », comme Eva aimait l’appeler, offre des détails pénétrants sur ce que signifiait d’être alors enfant. A une époque où les restrictions avaient été renforcées sans que personne ne sache ce qui allait se passer. Il restitue de manière impressionnante le désastre imminent qui allait s’abattre sur des milliers de juifs d’Oradea. Le journal d’Eva Heyman a, avant tout, une valeur documentaire; il a été écrit entre les murs du plus grand ghetto du nord-ouest de la Transylvanie, déclaré comme modèle par les autorités fascistes de Budapest, en raison de la terreur instaurée.
La maison de Passy de Boris Zaïtsev à une petite Russie. Y vivent une poignée d’exilés qui partagent un passé douloureux et dont le destin s’est trouvé bouleversé par l’histoire.
Attachants, humains, simples, joyeux ou tristes, ils sont avant tout liés par une grande solidarité. Il y a notamment parmi eux le vieux général, ancien officier de l’armée des volontaires, qui vit d’expédients. Il attend avec impatience l’arrivée de sa fille et de son petit-fils restés en URSS. Dora la raisonnable, autrefois médecin, qui vit avec son fils, le candide Rafa, qu’elle imagine au lycée Janson, comme les petits Français. Il y a aussi la sombre Kapa, Lioudmila qui rêve de fortune, le père Melchisédech, figure sereine qui apporte aide et réconfort. Ou encore Valentina, une jeune couturière et Lev Nikolaevitch, le chauffeur de taxi… À la fin de l’année, une page se tourne et tous les locataires doivent quitter la maison de Passy.
Écrit dans une langue classique, précise et poétique, le roman tout de tolérance et de nostalgie, de générosité et de compréhension, donne ainsi une vision apaisée de l’exil. Mais Une maison à Passy est aussi un tableau de Paris des années 1920, ses habitants, son flot de voitures, son ciel et ses arbres ou ses parfums.
Coup de Soleil, qui donne son titre au recueil, raconte la rencontre d’un homme et d’une femme sur un bateau qui remonte la Volga. Elle, mariée et mère, rentre chez elle après avoir passé l’été à Anapa. On ne sait rien de l’itinéraire du personnage masculin, officier et célibataire. Ils se voient pour la première fois sur ce bateau et, irrésistiblement atterris l’un par l’autre, décident brusquement d’en descendre pour passer la nuit dans la ville où il s’apprête à Faure halte. Cette nuit restera à jamais dans les souvenirs de l’homme qui tombe alors follement amoureux. Mais la femme le quitte au matin sans même lui avoir donné son nom.
Un voyage en train dans la lumière flamboyante des Alpes-Maritimes, des réflexions en filigrane sur la Russie passée et présente, une sordide affaire de meurtre, l’histoire d’amour tragique – car chez Bounine l’amour et la mort sont inséparables – entre un jeune officier et une actrice: ces nouvelles ont été rédigées entre 1925 et 1926 en France, où l’auteur avait trouvé refuge.
La force poétique qui se dégage de ce recueil ne transfigure pas le réel mais le rend magique. On retrouve chez Bounine des personnages passionnés, qui vivent aussi intensément le bonheur que la peur, la foi que le désespoir sans issue. Et la douce musique de la nostalgie relie l’auteur « d’un lien tendre et pieux à sa lignée, au monde lointain et plein de charme » de sa jeunesse et de son pays perdu.