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Littérature
Publiés aux éditions des Syrtes
OUVRAGE ÉPUISÉ. DISPONIBLE EN  POCHE ICI

Paru en 1870, le roman de Nikolaï Leskov À couteaux tirés décrit, sur fond de trame policière, la décomposition d’une société au bord de ce qu’il a appelé « un cataclysme inéluctable ».  De même, déjà  lors de la révolution de 1905, Léon Bakst illustrait dans son tableau Terror Antiquus la chute imminente de l’Empire. Mais le cataclysme inéluctable prédit par Leskov sera la révolution de 1917. On voit aisément le côté visionnaire du romancier.

Par l’acuité de son observation, Leskov apporte un éclairage singulier sur le nihilisme d’une époque qui rappelle étrangement la nôtre.

Ce roman méconnu, maudit dès sa parution, a longtemps été interdit par la censure soviétique. Il a en effet récemment été redécouvert  dans l’édition russe. Sa traduction comble assurément une lacune dans notre connaissance à la fois de l’histoire et de la littérature russes.

Il s’agit d’une œuvre littéraire brillante, à plusieurs strates. Et dont la clef est une vision du monde qui décèle, dans les convulsions du présent, les prémisses de l’avenir. Celui de notre monde, dont la faillite trouve sa source dans une transmutation des valeurs analogue à celle que Leskov a décryptée dans son roman.

 

Préface de Zakhar Prilépine pour la réédition
Publié d’abord dans des revues littéraires en 2003 et 2004, Pathologies a été connu du grand public grâce à sa publication sur Internet. Il a également été salué à l’unanimité par plusieurs vétérans de la guerre, ainsi que par la critique littéraire, avant même sa parution sous forme de livre. Un détachement militaire russe est envoyé à Groznyï et prend ses quartiers dans une école abandonnée. Parmi eux, Egor Tachevski qui trompe la peur, l’ennui et la mort en se replongeant dans ses souvenirs. Il revit son enfance et surtout à son histoire d’amour avec Dacha. Le soldat ne se fait pas d’illusions au milieu de ce carnage : c’est une injustice pour tout un peuple, une boucherie, et s’il ne tue pas le premier, il sera tué à son tour… D’ailleurs le premier coup tiré engendre une riposte, le premier camarade tué est vengé par l’exécution des Tchétchènes. C’est un engrenage. Pendant que la violence va crescendo, la jalousie est omniprésente dans la relation d’Egor et de Dacha.

Zakhar Prilepine est né en 1975 dans un petit village près de Riazan. En 1996 et 1999, durant les deux guerres en Tchétchénie, il est mobilisé puis volontaire. Quatre ans après, il écrit son premier roman publié en Russie, Pathologies. Prilepine n’explique pas ce conflit. Il le décrit de l’intérieur avec justesse, à travers des images fortes et une langue concise. Le public français a été le premier à découvrir ce roman en 2007 aux éditions des Syrtes.

Lauréat de nombreux prix littéraires, Zakhar Prilepine a vu ses œuvres traduites dans une vingtaine de langues. Plusieurs de ses romans sont aussi adaptés au théâtre et au cinéma.

Pathologies a reçu en 2008 le Prix Russophonie pour la meilleure traduction du russe vers le français.

 
Entretiens avec Gérard Conio
Béni soit l’exil ! Un titre énigmatique pour un livre-confession retraçant le parcours de Vladimir Dimitrijević (1934-2011), fondateur des éditions L’Âge d’Homme, passeur de culture et, avant tout, homme engagé et visionnaire. De 1996 à 2011, année de sa mort accidentelle, Vladimir Dimitrijević et Gérard Conio ont eu de longs entretiens qu’ils ont décidé d’enregistrer. Leurs discussions à bâtons rompus portaient sur le coeur de leur métier et de leur vie, la littérature, mais aussi sur la vision du monde très particulière de Vladimir Dimitrijević. Fuyant la Yougoslavie communiste, Vladimir Dimitrijević arrive en Suisse en 1954. Après avoir été ouvrier d’usine puis libraire, il fonde en 1966 les éditions L’Âge d’Homme. Ses premières publications dessineront la colonne vertébrale de son métier d’éditeur : Aimé Pache, peintre Vaudois de Charles-Ferdinand Ramuz, et Pétersbourg d’Andreï Biely. Orient et Occident, racines et avant-garde. Ces entretiens abordent des sujets aussi variés que le phénomène communiste, la crise de la société occidentale, le rôle fondamental du livre dans le combat pour la liberté. Grâce à sa vision du métier d’éditeur, nourri à la source vivifiante de la littérature universelle, Vladimir Dimitrijević a offert aux lecteurs une vision radicalement différente, voire révolutionnaire, de l’écriture, développant une pensée condensée que Gérard Conio, par ses questions et ses réflexions, a permis de formuler. Bien plus qu’un livre d’entretiens, Béni soit l’exil ! est un témoignage sur l’oeuvre des écrivains publiés par Vladimir Dimitrijević (Alexandre Zinoviev, Milos Tsernianski, Paul Florensky, Vladimir Volkoff, Georges Haldas, Stanisław Witkiewicz, Ivan Gontcharov et tant d’autres), sur la représentation des chimères du monde contemporain, sur les engagements d’un homme qui, se consacrant corps et âme au métier littéraire, a marqué par son univers riche et multiple des générations de lecteurs en leur faisant découvrir le vaste archipel de la littérature slave et de l’orthodoxie.    

Dix ans après son arrivée à Paris, la grande satiriste et humoriste russe Nadejda Alexandrovna Lokhvitskaïa, plus connue sous le nom de Teffi (Saint-Pétersbourg 1872 – Paris 1952) relate dans cet ouvrage son extraordinaire traversée de la Russie en pleine révolution. Sa prose toute en finesse dépeint, avec retenue, humour et délicatesse, le périple invraisemblable d’une troupe d’artistes quittant Moscou pour se produire en Ukraine, puis à Odessa, avant de fuir le pays dévasté.

Davantage qu’un reportage sur les événements tragiques d’un empire en décomposition, ce livre, véritable roman, est une allégorie poétique de l’exil, émaillée de portraits inoubliables. Les lecteurs se souviendront avec tendresse de ce périple.

Il s’agit en effet d’une oeuvre unique, une vision féminine, intime, lucide et drôle d’une tragédie au retentissement universel.

À Novorossiisk, tandis que le bateau qui l’emmène à Constantinople s’éloigne du quai, Teffi fixe sa patrie perdue. «De mes yeux grand ouverts jusqu’à être glacés. Je regarde. Sans bouger. J’ai transgressé ma propre interdiction. Je me suis retournée. Et voilà que, comme la femme de Loth, je me suis figée. Pétrifiée jusqu’à la fin des siècles, je verrai ma terre s’éloigner doucement, tout doucement.»

         

 

  Les deux récits présentés ici retracent les voyages que Boris Zaïtsev fit sur le Mont Athos et à Valaam, en 1927 et 1935. Ce livre est empreint de la touche mystique et poétique qui fait le charme et la marque de l’écriture de Boris Zaïtsev, tout en procédant à une réflexion abordable des grands thèmes de la spiritualité orthodoxe. La dimension poétique laisse penser que ces deux joyaux littéraires, Le Mont Athos et Valaam, ne vieilliront pas. De même, l’intérêt du projet littéraire lui-même ne faiblira jamais. C’est un texte finement rédigé et sans prétentions théologiques, accessible à tout lecteur.

OUVRAGE ÉPUISÉ MAIS DISPONIBLE EN FORMAT DE POCHE ICI
  Paru à Berlin en 1921-1922, De l’aigle impérial au drapeau rouge rencontra dès sa parution un immense succès littéraire dans l’émigration russe. Dans un style flamboyant, le livre décrit la vie en Russie depuis le début du règne de Nicolas II jusqu’à la fin de la guerre civile. L’art de Krasnov fait penser à un roman-feuilleton, à l’image de ses prédécesseurs français du XIXe siècle, notamment Alexandre Dumas. Grâce à de nombreux rebondissements et coups de théâtre, l’auteur nous plonge dans le bruit et la fureur de temps devenus lointains. Il décrit la fin d’une époque, n’épargnant au lecteur aucune cruauté de la Grande Guerre, de l’agonie de la Russie impériale et de la terreur tchekiste. Son style mêle brillamment mélancolie et sentimentalisme, courage et euphorie en même temps qu’abattement et recherche du tragique. Tout cela donne au livre une âme éminemment russe et en fait une grande réussite littéraire.  
       

 

L’émigration ou la mort : c’est le choix qui se présente à l’intelligentsia russe au lendemain du coup d’État bolchevik d’octobre 1917. Emporté par le tourbillon de l’histoire avec des millions de ses semblables qui, comme lui, avaient accueilli avec bienveillance la révolution pacifique et libérale intervenue quelques mois plus tôt, l’un des personnages de Suicide s’interroge : « Sommes-nous coupables ? » Embrassant plus de deux décennies de l’histoire russe et européenne (de 1903, année de naissance du parti bolchevik, à 1924, année de la mort de son chef), Suicide mêle habilement des personnages de fiction à des figures historiques telles que Vladimir Lénine, véritable fil conducteur du roman, mais aussi l’industriel et mécène russe Savva Morozov, l’empereur d’Allemagne Guillaume II, le monarque autrichien François-Joseph et bien d’autres encore. Tous portent une part de responsabilité dans le suicide de l’Europe et de la Russie en ce début du XXe siècle. Roman bilan sur les bouleversements historiques de 1917, Suicide décrit, à travers le destin des époux Lastotchkine et de leurs proches, comment l’établissement d’une justice sociale par la violence porte en lui les germes des tragédies. Ivan Bounine, lauréat du prix Nobel de littérature en 1933, l’a proposé à maintes reprises pour cette prestigieuse distinction. Suicide (1956), son dernier roman, est traduit ici pour la première fois en français.
       

 

Plus de dix ans après une entrée fracassante sur la scène littéraire avec Pathologies, Prilepine renoue avec la thématique guerrière. Cette fois, il lève le voile de la désinformation sur la guerre qui se déroule dans l’est de l’Ukraine. L’auteur approche ainsi ce sujet brûlant d’actualité en revêtant tour à tour de multiples casquettes. Celle de correspondant de guerre, de convoyeur d’aide humanitaire dans le Donbass, de conseiller politique du chef de la République populaire de Donetsk, Alexandre Zakhartchenko, de commandant de bataillon de l’armée de la RPD. Sa chronique, il la veut prise sur le vif. Laissant parler les acteurs du conflit et les témoins involontaires, les combattants et les journalistes, les jeunes hommes et jeunes femmes qui ont tout lâché pour aller se frotter à l’histoire en train de s’écrire dans le Donbass. Prilépine fait ainsi résonner la parole non censurée de ceux dont la vie s’est trouvée fatalement déraillée par l’Euromaïdan de l’hiver 2013-2014. Ceux qui se sont découverts une vocation après la perte d’un être cher, ceux qui ont pris conscience de leurs propres engagements lorsqu’ils ont senti leur mode de vie et leurs valeurs menacées. La parole de l’auteur, elle, demeure alors en voix-off, sans pour autant se désengager. Ceux du Donbass, chronique d’une guerre en cours est un livre d’opinion. Au fil des interviews et des témoignages, Zakhar Prilepine donne aussi à voir et à entendre ses propres positions sur la guerre civile qui se poursuit à ce jour dans le Donbass, les origines du conflit, la crise de l’identité ukrainienne, le tout dans le style maîtrisé que le lecteur français lui connaît.
 
« Je veux vous raconter une histoire intéressante. Même pas une histoire, une biographie de la peur. Je veux vous raconter comment la terreur qui saisit brusquement un être humain peut changer toute sa vie. » C’est ainsi que nomme Tatiana Alexeïevna l’histoire de sa vie qu’elle confie à Sacha, et le jeune homme fraîchement débarqué dans son immeuble en devient le dépositaire à son corps défendant. Le dialogue qui s’installe entre la vieille dame malade et le jeune arbitre de football évoque des tragédies, historique pour l’une, intime pour l’autre. L’existence de Tatiana est hantée par la question obsédante de la recherche de la vérité tandis que Sacha tente de tourner une page douloureuse afin de continuer de vivre. La croix rouge se mue en attribut de la mémoire. Elle rappelle les prisonniers soviétiques abandonnés pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi le signe que dessine la vieille femme sur les portes pour retrouver celle de son appartement et la croix que portaient les citoyens soviétiques soumis à la terreur ; c’est enfin l’objet des dernières volontés de l’héroïne. Croix rouges est une interrogation sur la mémoire individuelle qui s’efface peu à peu, tout autant que sur la mémoire collective qui disparaît avec les derniers survivants d’une histoire tragique. Premier roman traduit en français du jeune auteur biélorusse Sacha Filipenko, Croix rouges laisse présager d’une belle carrière. Également disponible en version numérique

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Suivi de Le « jeu cérébral », étude sur Pétersbourg par Georges Nivat
Tout Biely est à la jointure entre mort et naissance, entre naissance et mort, qui fait les très grandes œuvres. Pétersbourg est la n d’un monde, la possible naissance d’un autre, à peine entrevu, dessiné dans le brouillard de la ville la plus fantastique et la plus terroriste du monde. Aussi ce roman-poème nous poursuivra longtemps après la dernière page. Longtemps après que nous aurons laissé Nicolas Apollonovitch absorbé par la lecture du philosophe vagabond ukrainien qu’il lit après la bombe, après sa fuite en Égypte, après la mort du sénateur, retombé en enfance…
Un livre mirage, retombée de brouillard, retombée de mots qui persécutent. Georges Nivat
 

 

Le roman de Tatiana Țîbuleac est une déclaration d’amour-haine faite par un adolescent, pendant un été, à sa mère – cet être fragile sur le (grand) départ. Alexy est un personnage difficilement attachant, traumatisé par la mort de sa sœur puis par le rejet de sa mère. Il regarde le monde avec des yeux haineux, déteste sa mère et la dissèque sans complaisance. Devenu adulte, et afin qu’il puisse se remettre à la peinture, Alexy est poussé par son psy à revivre le dernier été passé avec sa mère. Un été décisif car c’est le moment clé de la narration, celui d’où tout part et où tout revient. Les trois mois et demi passés ensemble par les deux – la mère mourante et l’adolescent psychotique – mènent à un rapprochement et à une profonde réconciliation. Celle du garçon avec lui-même et avec la vie, celle de la mère avec elle-même et avec la mort. En somme, pendant un été, dans une petite maison d’un village français, les deux êtres se retrouvent et s’acceptent. Ils apprennent finalement à s’aimer, sous la pression de la maladie et du temps ; ils le font par petites touches, comme ils n’avaient jamais réussi à le faire jusqu’alors. Chaque page est coupée au rasoir, dans une écriture très poétique, et le style de Tatiana Ţîbuleac dégage force, passion et émotion. Au fur et à mesure, les personnages prennent des contours insoupçonnés et le roman se transforme en poème d’amour contenant à la fois la vie et la mort. « Ce matin-là, alors que je la haïssais plus que jamais, maman venait d’avoir trente-neuf ans. Elle était petite et grosse, bête et laide. C’était la maman la plus inutile de toutes celles qui ont jamais existé. Je la regardais par la fenêtre, plantée comme une mendiante à la porte de l’école. Je l’aurais tuée rien que d’y penser. »
Disponible également en version numérique
Préface de Dominique Fernandez
Fasciné par le génie politique et militaire de Pierre le Grand, Pouchkine publie en 1828 le chef-d’œuvre, Poltava. C’est un éloge à la prestigieuse bataille remportée par le tsar et qui, au début du XVIIIe siècle, ouvrit à la Russie les portes du cercle restreint des grandes puissances européennes. Cinq ans plus tard, épuisé par la censure permanente que lui inflige le pouvoir, le poète fougueux et épris de justice s’oppose ouvertement à la monarchie et écrit Le Cavalier de bronze. Dans ce récit pétersbourgeois, à travers les ravages causés par l’inondation de la Neva en novembre  1824, il dénonce le rêve mégalomaniaque de Pierre. Le tsar, un siècle plus tôt, avait ainsi fait construire la ville impériale au mépris des règles élémentaires de l’urbanisme. Et le petit peuple payait déjà le prix en dizaines de milliers de vies sacrifiées dans les eaux glacées du fleuve.  
Juin 1941 : les autorités soviétiques, qui occupent le territoire de Lettonie depuis un an, organisent l’une des plus meurtrières vagues de répression dans le pays en déportant par convois entiers la population civile. C’est le début de l’horreur pour des dizaines de milliers d’innocents qui disparaissent sans laisser de traces dans les immenses étendues glacées de Sibérie, usés par les privations, ou torturés puis exécutés dans les geôles du NKVD. La famille de Sandra Kalniete ne sera pas épargnée. Sa mère, Ligita, a quatorze ans et demi lorsque, le 14 juin 1941, elle et ses parents sont emmenés. Son grand-père Janis est séparé des siens dès leur arrivée en Russie ; il mourra dans l’enfer des camps. La famille de son père Aivars connaîtra le même sort quelques années plus tard. Sandra est rentrée dans son pays en 1957. Elle n’avait que cinq ans mais jamais elle n’a oublié le regard de sa mère quand celle-ci a pu à nouveau fouler et sentir le sol letton. En escarpins dans les neiges de Sibérie raconte l’histoire bouleversante de sa famille. Et, à travers elle, celle de tout un peuple qui ne retrouvera sa liberté qu’en 1991, au prix d’énormes pertes humaines et de souffrances imposées par cinquante années d’occupation soviétique.  
Ce roman constitue le premier volet d’une tétralogie intitulée Il a joué même pour les larrons, achevée en 2002, où l’auteur décrit la vie de son village en Voïvodine, au travers du quotidien de plusieurs familles sur plusieurs générations, de 1898 jusqu’au milieu du XXe siècle. Avec Le Soldat à la fleur (publié en 1973), on est à la veille de la Première Guerre mondiale. Szenttamás, village agricole, vit au rythme des saisons, du dur labeur sur les terres. Les pauvres y côtoient les mieux lotis, les populations allemandes, hongroises et serbes cohabitent tant bien que mal, la violence n’est jamais très loin. István, adolescent hongrois, rêveur, veut échapper à ce monde rural et laid, auquel il paraît destiné. Il gagne sa vie en jouant de la cithare dans les bals. Se réfugiant dans le silence de la terrasse surélevée du calvaire d’où il peut observer la vie des autres, il découvre sur l’une des peintures de la Passion, un soldat romain singulier, arborant une fleur jaune brodée sur son uniforme, étonnamment détaché de la brutalité de la scène. Son expression heureuse et insolite soutient et obsède István. Il veut découvrir la raison de ce bonheur qui, comme chez les autres personnages du tableau, miroir du village, est inexistant chez ses habitants. Rézi, jeune fille allemande rebelle, et Gilike, petit porcher rêveur, l’aident dans sa quête, tout comme, à sa façon, Adám Török, le mauvais garçon insoumis. L’espace étriqué du village contraste avec la nostalgie d’István pour les grands espaces libres parcourus par ses ancêtres bergers nomades, ou encore le rêve de certains de partir pour les contrées lointaines d’Amérique. Mais la déflagration mondiale vient bouleverser cet univers. Le pouvoir a changé, István revient de la guerre, blessé, l’adolescent rêveur est devenu adulte et trouve la paix en épousant Rézi. La vie reprend. Mais avec le recul de l’Histoire, cette fin idyllique n’est-elle pas illusoire ? Le soldat à la fleur est désormais bien loin. Et pour István, convaincu d’être servi par la chance, le passage à l’âge adulte va s’accomplir dans la tourmente et changer bien des choses pour lui-même et ses proches. Nándor Gion sait construire des scènes fortes, notamment celle du téméraire Adám Török qui tient tête au cocher armé d’un fouet, celle des enfants misérables tenus en laisse chez eux comme des animaux, ou encore les deux parties de cartes pipées teintées de vanité ou de sadisme.
Également disponible en version numérique
Publié d’abord dans des revues littéraires en 2003 et 2004, Pathologies a été connu du grand public publié sur Internet. Il a été et salué à l’unanimité par plusieurs vétérans de la guerre, ainsi que par la critique littéraire, avant même sa parution sous forme de livre. Le personnage principal, Egor Tachevski, réserviste pendant le conflit tchétchène, évoque troispériodes de sa vie : sa participation à la guerre, son amour pour Dacha dans le monde « civil »et son enfance. Ces deux dernières lui servent de bouclier contre les horreurs de la guerre au sujet de laquelle il ne se fait pas d’illusions : c’est une injustice, une boucherie où s’il ne tue pas le premier il sera tué à son tour. L’auteur décrit la relation sulfureuse de Egor et Dacha et la vie des soldats russes dans leur QG à Groznyï. Séquence par séquence, les deux parties du roman se déroulent parallèlement. Les soldats russes s’installent tranquillement dans l’école, prennent leurs marques, découvrent la ville. Quelques missions sont effectuées sans trop de difficultés. Mais le premier coup tiré engendre une riposte, le premier camarade tué est vengé par l’exécution de Tchétchènes. C’est un engrenage. Pendant que la violence va crescendo, la jalousie est omniprésente dans la relation de Egor et de Dacha.  
 
Avec deux nouvelles inéditesLe Péché de Zakhar Prilepine est une gourmandise littéraire. Visiblement, il s’est fait une joie de rassembler dans ce recueil les textes dans lesquels il pouvait s’arrêter davantage sur le héros de sa prose : un jeune trentenaire, plein de force et de volonté de vivre en proie avec la réalité russe. Défini par son auteur comme « un roman en nouvelles », Le Péché tourne autour d’un même axe : le personnage de Zakhar. Les onze nouvelles et l’ensemble de vingt-trois poèmes qui le constituent sont autant de fragments de la vie du héros. Ils se succèdent, non dans un ordre chronologique, mais dans celui qu’impose la mémoire. Celle-ci se plait à donner de la force et de la brillance à de menus faits de notre vie, en apparence insignifiants, et épars dans le temps. Tour à tour adolescent en vacances à la campagne, chez ses grands-parents, où il éprouve ses premiers émois sexuels pour sa jeune cousine, maman d’un petit garçon de trois ans, puis videur dans une boîte de nuit, joyeux fossoyeur dans un cimetière, qui se soûle gaiement avec ses compagnons après les enterrements, toujours il promène un regard tendre, étonné,émerveillé et plein d’humour sur le monde. Et sur cette Russie tant aimée, bien que tout y soit glacé et que les saisons y aient toujours un goût de neige. Cette Russie souvent dure, brutale, intolérable, qui le fait souffrir mais pour laquelle il ne cesse de se battre.