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La Vie, composée par lui-même est la description du douloureux voyage que fit Avvakum dans son exil en Sibérie. On y suit, par le Baïkal et l’Angara, la première expédition sur le fleuve Amour, avec Pachkov, féroce conquistador dont Avvakum est à la fois l’aumônier et la victime. Tout cela dans une atmosphère savoureuse de miracles, d’observations précises et de bon sens paysan.
C’est un document essentiel pour tout curieux des choses russes, mais aussi pour l’historien des découvertes et pour l’ethnographe, pour l’historien de la religion, pour le psychologue et pour l’historien de la civilisation.

LA VIE

L’ENFANCE ET LA VOCATION

1620.

Je suis né dans le pays de Nižnij-Novgorod, par-delà la Kud’ma, au bourg de Grigorovo. Mon père était le prêtre Pierre, ma mère Marie, Marthe en religion. Mon père s’adonnait à la boisson forte ; ma mère était jeûneuse et prieuse et m’enseignait toujours la crainte de Dieu. Quant à moi, ayant vu un jour chez un voisin une bête morte, dans la nuit je me relevai et devant l’Image pleurai abondamment sur mon âme, en songeant à la mort, car moi aussi je mourrais ; et depuis lors je pris l’habitude de faire oraison toutes les nuits. Ensuite ma mère devint veuve, je me trouvai jeune encore orphelin, et chassés par nos parents, nous vécûmes dans l’exil.

Ma mère voulut me marier. Pour moi, je suppliai la Très Sainte Mère de Dieu de me donner une femme qui aide à mon salut. Or dans ce même bourg était une fille, orpheline aussi, qui fréquentait assidûment l’église : elle s’appelait Anastasie. Son père était forgeron, Marc de son petit nom, et fort riche ; mais après sa mort toute cette richesse s’était dissipée. Elle était donc pauvre et priait Dieu de l’unir à moi par le lien du mariage ; et c’est, avec Sa permission, ce qui arriva.

Peu après, ma mère s’en retourna à Dieu en grand avancement. Et moi, chassé, je me transportai en un autre lieu.

1642.

Ordonné diacre à vingt et un ans, deux ans plus tard je reçus la prêtrise ; je restai prêtre huit ans et puis je fus fait archiprêtre par les évêques orthodoxes, il y a de cela vingt ans. Cela fait trente années que je possède le sacerdoce.

Étant prêtre, j’ai eu des enfants spirituels en grand nombre, jusqu’à ce jour cinq ou six cents peut-être. Sans repos, moi pécheur, j’ai besogné dans les églises, dans les maisons, aux carrefours, à travers villes et bourgs, et aussi dans la ville capitale et en pays de Sibérie, prêchant et enseignant la parole de Dieu : il va y avoir vingt-cinq ans.

LA VIE PASTORALE RÉGULIÈRE

À la cure de Lopatišči.

1644-1652.

La tentation vaincue et la vision.

Quand j’étais encore simple prêtre, il me vint à confesse une fille chargée de nombreux péchés, coupable d’œuvre charnelle et de toutes sortes de stupres, elle se mit, en larmes, à me les déclarer par le menu dans l’église, debout devant l’Évangile. Moi, médecin trois fois maudit, [en l’entendant] je tombai malade moi-même, brûlé à l’intérieur d’un feu de luxure. Et il m’en cuisit sur l’heure ! J’allumai trois cierges et les collai au pupitre, je posai la main droite sur la flamme et l’y tins jusqu’à ce que fût éteinte en moi l’ardeur mauvaise. Alors, congédiant la fille et déposant mes ornements, je me mis en prière.

Je revins chez moi fort affligé. C’était sur la minuit ; entré dans mon izba, je fondis en larmes devant l’image du Seigneur, tant que mes yeux enflèrent, et je priai avec ferveur : que Dieu me sépare de mes enfants spirituels ! car le faix est lourd, incommode à porter ! Et je tombai face contre terre, sanglotant amèrement.

Gisant ainsi, je m’oubliai de moi-même. Je ne sais comment, je pleure et les yeux de mon cœur sont sur la Volga. Je vois : deux nefs d’or voguent calmement, avirons d’or, perches d’or et tout d’or. Sur chacune d’elles, un timonier pour tout équipage. Et je demandai : « À qui, ces nefs ? » Et l’on répondit : « À Luc et Laurent. » C’étaient mes enfants spirituels : ils m’ont mis avec ma maison sur la voie du salut et ont fini pieusement. Et je vois ensuite une troisième nef, non point décorée d’or, mais diversement bigarrée — rouge, et blanche, et bleue, et noire, et cendrée — et dont l’esprit humain ne saurait saisir la beauté et bonté : un jeune homme lumineux, assis à la poupe, gouverne ; elle court à moi de l’autre bord de la Volga, comme si elle voulait me dévorer. Et je m’écriai : « À qui ce navire ? » Celui qui était dessus répondit : « C’est le tien : va, navigue sur lui avec ta femme et tes enfants, puisque tu le demandes ! »

Je sursautai et, m’étant assis, je réfléchis : que signifie cette vision ? et que sera cette navigation ?

1er démêlé avec les autorités : la fille ravie.

Peu de temps après, comme il est écrit, voici que « les douleurs de la mort m’ont environné : les détresses de l’enfer m’ont atteint ; j’ai trouvé l’affliction et la douleur ». Un officier enleva à une veuve sa fille. Je le suppliai de rendre l’orpheline à sa mère. Lui, méprisant notre prière, déchaîna contre moi la tempête : devant l’église, venus en troupe, ils me pressèrent à mort. Couché mort demi-heure et plus, je revins à la vie par un décret divin. L’autre, pris de peur, m’abandonna la jeune fille. Ensuite, le diable le poussant, il vint à l’église, me rossa et me traîna par les pieds, sur la terre, en ornements, et moi je priais pendant ce temps.

2e démêlé, avec Jean d’Hérodion : les pistolets qui ratent.

Plus tard un autre officier, en une autre occasion, entra en fureur contre moi : il accourut chez moi à la maison, me roua de coups et me mordit les doigts, comme un chien, à belles dents. Quand son gosier fut plein de sang, il laissa tomber ma main de ses dents, et m’abandonnant là, rentra chez lui. Alors, après avoir remercié Dieu, j’enveloppai ma main dans un linge et m’en fus aux vêpres. En chemin, il bondit derechef sur moi avec deux pistolets et, arrivé à proximité, fit feu de l’un : par la volonté de Dieu, la poudre s’enflamma sur le bassinet, mais le pistolet ne tira pas. Il le lança à terre et refit feu de l’autre. La volonté de Dieu opéra de même : celui-là non plus ne tira pas. Quant à moi, avec ferveur, tout en marchant je prie ; je le bénis de ma main [malade] et lui fais révérence. Il aboie après moi ; et moi je lui dis : « La grâce soit sur tes lèvres, Jean d’Hérodion ! »

+ Il m’en voulait pour le chant à l’église : il le lui fallait fin] bref et moi je célébrais selon la Règle, sans hâte ; d’où son dépit. + Après cela, il m’enleva mon courtil et me chassa, dépouillé de tout, sans me donner de pain pour la route.

1er voyage à Moscou. 1647.

Dans ce même temps naquit mon fils Procope, qui [maintenant] avec sa mère [et son frère] est enfoui prisonnier sous terre. Moi, prenant mon bourdon, et la mère le nouveau-né non baptisé, nous partîmes [avec nos frères et familiers] à la grâce de Dieu.

[En marchant nous entonnâmes les hymnes divines, le verset sur l’Évangile, à haute et forte voix : « Aux disciples allant sur la montagne le Seigneur se présenta, après son Ascension de terre, et ils s’inclinèrent devant lui », tout entier jusqu’à la fin ; et devant nous on portait une image. Les chanteurs dans ma maison étaient nombreux ; chantant et versant des larmes, nous levions les yeux au ciel. Les habitants du lieu nous accompagnaient, hommes, femmes et enfants, une multitude de peuple, pleurant à sanglots et me désolant le cœur. Ils nous suivirent loin dans le champ. Alors, m’arrêtant au lieu accoutumé et rendant grâces à Dieu, je leur fis un sermon ; enfin, je les bénis et les renvoyai à force d’instances chez eux. Avec ma famille nous continuâmes notre chemin.]

En route nous baptisâmes Procope, comme Philippe l’eunuque autrefois. Quand j’arrivai à Moscou, auprès du confesseur [du tsar], l’archiprêtre Étienne, et de Neronov, l’archiprêtre Jean, ils parlèrent de moi au tsar et depuis ce moment le tsar me connut.

Retour à Lopatišči.

Les pères me renvoyèrent avec une lettre patente à mon ancien poste et je m’y traînai : mais de ma demeure les murs même étaient détruits ! De nouveau je montai mon ménage ; mais le diable aussi de nouveau souffla contre moi la tempête.

3e altercation, avec Šeremetev : les ours savants.

Septembre 1647.

Il vint dans mon bourg des ours savants avec tambourins et guitares : moi pécheur, zélé pour le Christ, je les chassai, je brisai masques et tambourins, seul sur le pré devant beaucoup, et j’enlevai deux grands ours. L’un je l’assommai, il reprit vie ; l’autre, je le lâchai dans la campagne.

Pour ce fait, Basile de Pierre Šeremetev, qui allait par la Volga à Kazan’ en son gouvernement, me prit sur son bateau et me gronda fort. Il m’ordonna de bénir son fils Mathieu, une face rasée. Je ne le bénis pas, mais le vitupérai par l’Écriture, en voyant sa mine luxurieuse. Le boiar, grandement courroucé, commanda de me jeter dans la Volga. Après mille tourments, on me bouta dehors.

Ensuite ils furent bons pour moi : chez le tsar, au palais, ils firent leur paix avec moi, et mon frère cadet eut même la dame de Basile pour pénitente. Ainsi Dieu conduit les siens !

4e altercation, avec Euthyme : sa maladie et sa guérison.

Revenons à mon fait. Plus tard un autre officier entra en fureur contre moi : venu avec ses gens devant mon courtil, il se mit à tirer de l’arc et du mousquet en l’assaillant. Cependant, enfermé, j’implorais à grands cris le Très-Haut : « Seigneur, dompte-le et calme-le, par les moyens que tu sais ! » Et il décampa du courtil, l’Esprit Saint à ses trousses.

Dans la même nuit, on vint de sa part. On m’appelle avec force larmes : « Père ! Messire ! Euthyme d’Étienne est à la mort. Il pousse des cris épouvantables. Il se bat et gémit en disant : « Donnez-moi mon père Avvakum ! c’est pour lui que Dieu me châtie ! » Je croyais qu’on me trompait ; une frayeur me prit. Mais je fis à Dieu cette prière : « Seigneur, qui m’as extrait du sein de ma mère et du néant m’as appelé à l’être ! Si on m’étouffe, fais-moi place avec Philippe métropolite de Moscou ; si on m’égorge, fais-moi place avec Zacharie le prophète ; et si on me jette à l’eau, alors, comme Étienne de Perm’, tu me libéreras ! » Et, en priant, je m’en allai chez Euthyme. Quand on m’eut déposé dans la cour, sa femme Néonille s’élança et me prit par le bras en disant : « Viens donc, Messire, notre père, viens, notre cher nourricier ! » Et moi de riposter : « Admirable ! tout à l’heure j’étais fils de pute, et maintenant : Père ! Il faut croire que la discipline du Christ est cuisante : il n’a pas été long à se repentir, ton mari ! » Elle m’introduisit dans la chambre : d’une couette surgit Euthyme, il tombe à mes pieds, il pousse des cris indicibles : « Pardon, seigneur, j’ai péché devant Dieu et devant toi ! » Il tremble tout. Et moi : « Veux-tu dorénavant être en bonne santé ? » Gisant, il répond : « Certes, digne père ! » Et je dis : « Lève-toi ! Dieu te pardonnera ! » Durement châtié, il ne pouvait se dresser seul. Je le soulevai et le déposai sur le lit ; je le confessai et l’oignis d’huile sainte, et il fut guéri. Ainsi plut-il au Christ. Sur le matin, il me renvoya civilement chez moi, et, avec sa femme, ils furent mes enfants spirituels, insignes serviteurs du Christ. Voilà comment le Seigneur contrarie les superbes et donne aux humbles sa grâce.