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Dans Notre envoyé spécial, Florin Lazarescu nous plonge dans un roman puzzle qui se déroule avec ingéniosité sur plusieurs plans. On est ainsi ballotté entre les médias avides de sensationnel, le monde des intellectuels déboussolés et la religion comme expression d’une liberté radicale.
Antoine est journaliste à la page culturelle d’un grand quotidien. Pris dans le mécanisme abrutissant de la presse à scandale, qui transforme même le bon Dieu en bombe, il est terrorisé par un rédacteur en chef aux ambitions démesurées. Pourtant il rêve de réaliser un quotidien indépendant sur l’essence même de l’Univers. Le père d’Antoine, professeur d’histoire tente d’échapper au rouleau compresseur communiste en se réfugiant dans un village de montagne. Recueilli par un moine, Antoine, l’ingénu, va être envoyé dans le « monde » pour parfaire son éducation.
Inédits jusqu’à ce jour en français, Les Carnets de Marina Tsvetaeva sont publiés ici dans leur intégralité. Ils représentent les documents les plus spontanés et les plus subjectifs dans l’héritage du poète. Véritable laboratoire d’écriture, ces Carnets constituent une œuvre littéraire majeure. Ils offrent en effet au lecteur la possibilité d’accéder aux sources mêmes de la création poétique.
Journal, carnets de travail, impressions de lectures, chronique de la vie au jour le jour ? Une chose est sûre : ces croquis furtifs et poignants allient le prosaïque au sublime. Fidèle à son art poétique, Tsvetaeva y conjure ainsi les assauts du réel par la magie de sa conscience dans un dialogue avec elle-même qui devient parfois dialogue entre le moi et le monde.
Commencé peu avant la Première Guerre mondiale pour prendre fin à la veille de la Seconde, cet exercice de lucidité livre les clés des secrets tsvetaeviens tout en ouvrant sur la scène de l’Histoire. Il n’entrave par ailleurs pas son avancée à travers les mondes intimes que le lecteur a appris à côtoyer au gré des poèmes et des proses édités précédemment. Dans son face-à-face toujours extrême avec le mot, dans son souci minutieux d’offrir l’éternité à l’infime, le poète se tient sur le qui-vive et entend non seulement le fracas de la destruction qui déferle sur sa patrie – et bientôt sur le monde – mais, aussi, le chuchotement intime des choses elles-mêmes en quête de noms nouveaux.
Pour accompagner l’édition française des Carnets la parole vivante et complice est donnée à ceux qui ont connu Marina Tsvetaeva, l’ont croisée ou aimée, à travers des notes, des réflexions ou des écrits divers. Grâce à la collaboration avec les Archives russes d’État de littérature et d’art, de nombreux documents, inédits pour la plupart, éclairent ces Carnets.
Porte-parole d’un courant de pensée russe peu connu en Occident, Natalia Narotchnitskaïa analyse les rapports entre la conscience nationale russe et la philosophie libérale de l’Occident, source de nombreux malentendus historiques. La fin de la Seconde Guerre mondiale était le point de départ d’une croisade de l’Occident « démocratique » contre l’État soviétique « totalitaire » ; l’auteur fustige ainsi l’idée occidentale visant l’abaissement du peuple et de la nation russe. Narotchnitskaïa considère que l’Occident ne combattait pas le communisme mais la renaissance de la Russie. Car la guerre a fait renaître le fort sentiment patriotique qui rendait la Russie dangereuse stratégiquement. L’opposition Occident-URSS a ainsi été réduite à l’affrontement communisme-démocratie. Et a provoqué la substitution de la victoire soviétique après la guerre par celle de l’Occident durant la guerre froide.
Natalia Narotchnitskaïa milite pour une nouvelle collaboration entre la Russie et l’Europe. Afin que la Russie recouvre son rôle de facteur systémique des relations internationales. L’auteur propose un regard neuf sur le « dilemme Russie-Europe ». Car, écrit-elle, « l’avenir de la Russie est l’avenir de l’Europe ». Fort d’une émotion palpable, son livre est un cri de désespoir de tout un peuple qui se croit privé de l’honneur de sa propre histoire.
Dans ce seul roman de la trilogie biblique qu’il avait imaginée à avoir vu le jour, Jabotinsky redonne vie à Samson. En parcourant en imagination la terre promise au cours de cette libre reconstruction du célèbre passage du Livre des Juges, Jabotinsky semble poursuivre sa quête de la langue originelle à travers sa langue maternelle. L’auteur creuse en effet plus profond le russe pour trouver de l’hébreu au-dessous. C’est pour lui l’occasion de revisiter les mythes communs de la culture judéo-chrétienne, de rappeler que ces mythes fondent l’Europe.
Écrit dans les meilleures traditions du roman symbolique, ses inspirations poétiques et ses personnages hors pair font de Samson une oeuvre humaniste avant tout. La passion retenue de la langue le place à côté des classiques du siècle inspirés par la Bible. Tels que Joseph et ses frères de Tomas Mann, Christ et Antéchrist de Dmitri Merejkovski, Judas Iscariote de Léonid Andreïev, et, plus tard, Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov.
Adriana est l’éblouissant portrait peint par Théodora Dimova d’une femme âgée. Blasée par l’argent, elle est poussée par l’ennui et la solitude jusqu’à la déchéance. Ayant commis l’irréparable, Adriana passera le reste de sa vie dans l’attente d’un « sauveur » qui puisse lui offrir sinon la rédemption, du moins un semblant d’harmonie. La flamboyante Ioura, jeune femme qu’elle finit par rencontrer, pourra-t-elle la comprendre? Les voix et les vies se mêlent. La vieille dame sait se raconter sans complaisance, évoquer ce qu’elle fut et la tragédie qui la hante. Entre Adriana et Ioura naissent une admiration et une affection qui rendront plus doux le départ de la vieille femme.
Sous-titré un adolescent au Goulag, ce récit autobiographique de Iouri Tchirkov (1919-1988) est un témoignage sur les îles Solovki. L’ancien monastère, foyer de l’orthodoxie russe depuis le XVe siècle, puis symbole du système concentrationnaire, préfigurant l’« archipel » du Goulag.
Il nous livre son expérience, celle d’un adolescent de quinze ans, condamné sur dénonciation pour activité contre-révolutionnaire et envoyé aux Solovki en 1935. Il a en effet été accusé d’attentat contre le secrétaire du Parti communiste d’Ukraine et condamné à trois ans. L’homme qu’il est devenu, au seuil de la mort, se remémore les premières années de sa vie plongées dans l’enfer des camps de concentration. Ce travail de mémoire se veut une reconstitution factuelle minutieuse, guidée par une exigence de précision et d’exactitude. Il écarte d’emblée toute manifestation émotionnelle, toute tentative d’introspection et de questionnement. Il se concentre alors sur la seule transcription du réel. Et c’est cette écriture en creux, qu’on pourrait dire transparente tant elle reste distanciée, à la fois individuelle et collective, qui circonscrit progressivement l’expérience indicible.
Au dire de Martin Smaus, cette histoire puise sa source dans son émerveillement face au monde des Tziganes et sa fascination pour des gens qui n’ont pas encore oublié qu’eux aussi ont jadis été enfants, et qui arrivent encore à chercher et à rêver. Mais elle devient universelle face aux êtres marginaux qu’elle dépeint, tant elle saisit la profondeur de leur âme.
L’histoire tragique d’Andrejko, arraché à son hameau et plongé dans le monde des voleurs à Prague, se double, en filigrane, de celle de son peuple. Les Dunka vivent au gré des changements politiques. Ils fuient les nazis puis les Russes. Déplacés de force, ils paient un lourd tribut à l’Histoire dans leur propre chair. Devenu voleur hors pair, Andrejko connaît l’injustice et la haine des gadjé, parfois aussi celle des siens. Il passe de Prague à Plzeň, de la maison de correction à la prison. Lorsqu’il ne se réfugie pas dans sa campagne natale avec sa jolie cousine. Il tente de s’adapter à la société, de retrouver ses racines tziganes, de placer certaines valeurs morales au-dessus de l’argent. Mais il finit seul et le lecteur est aussi libre que lui d’imaginer la suite…
Petite, allume un feu… est un éloge du sentiment de liberté, une célébration de la quête, à travers l’expérience de la découverte tout comme de la perte. C’est aussi un hymne d’amour au romani chib. Cette langue chargée d’émotion et de violence, émaillée de tout l’imaginaire des croyances populaires. Le destin d’Andrejko porte en lui le sublime et le tragique, dans une prose qui ne saurait laisser indifférent, tant par son réalisme que par sa poésie profonde.
L’exil hante la vie et l’œuvre de Luan Starova. Le Chemin des anguilles évoque une tragédie séculaire. Celle des peuples aux destins constamment déchirés, des familles déracinées aux espérances toujours contrariées», écrit Maurice Druon. Luan Starova fait ainsi partie des sages des Balkans qui écoutent et transmettent cette douleur en la transformant en chant.
Le roman tourne autour de la figure du Père. Tel le «gardien » de la bibliothèque familiale, il incarne tout à la fois mémoire, expérience et histoire. Revenu de Constantinople, il se retrouve au bord du Lac, près loin de l’embouchure et de la source du fleuve. Ce Lac devient ainsi progressivement un personnage à part entière du livre. À l’image de ce Lac, le Père se trouve à la tête d’une famille, toujours venue de quelque part et retournant quelque part. Ses livres sont écrits dans tous les alphabets, ses cartes géographiques sont de toutes les couleurs, et sur le globe rapporté de Constantinople – on peut suivre les mouvements des anguilles.
Quel est ce chemin qui n’est ni une initiation, ni un pèlerinage, ni même une émigration, mais la pénible conquête d’une vie? Le Chemin des anguilles devient « non seulement une merveilleuse œuvre littéraire mais aussi un livre d’une poétique historique et d’une dimension mythique » (Edgar Morin).
En 1973, lorsqu’il entreprend de tenir son journal, Alexandre Schmemann avait cinquante-deux ans et était une figure éminente de l’orthodoxie. Il notait alors que « dans les profondeurs, il y a beaucoup plus d’obscurité que de clarté ». Il y a consigné pendant dix ans ses doutes et ses peines, ses interrogations spirituelles ou ses frustrations, mais aussi sa joie de vivre ou ses bonheurs.
Ce matériel passionnant, probablement pas destiné à la publication, a été édité par sa femme en 2000 en anglais ; sa parution en russe, en 2005, a constitué un événement littéraire. C’est un véritable compte rendu intime de la vie d’Alexandre Schmemann, qui observait les autres, vivait avec eux et était en communion avec le monde. Il ne s’agissait pas pour lui de s’analyser, mais plutôt de se voir lui-même au milieu de la création. C’était aussi un moyen de « s’expliquer » à lui-même, de jouir de petits bonheurs, ou de s’attrister parfois.
Ce journal est une œuvre majeure. Ce journal est précieux tant par sa mine de renseignements sur l’histoire récente de l’Église orthodoxe en Occident, que par sa haute teneur spirituelle de même que par sa remarquable qualité littéraire. Avec les années, la présence et l’influence de l’héritage du père Alexandre ne diminuent pas, le sens de son action apparaît toujours plus clairement, et ne cesse d’inspirer et de nourrir les débats actuels. « Quel bonheur tout cela a été » – les ultimes mots du Journal – résonnent tel un testament, telle une émulation pour nous autres.
Berlin, 9 novembre 1989… Le mur est ouvert. La République démocratique allemande ferme boutique. Son existence ne tenait qu’à un mur. Un mur qui n’était que la partie visible de l’iceberg. Dessous se cachait la Stasi, ce monstre tentaculaire de la guerre froide, cette police secrète à qui rien n’échappait. C’est dans son antre que nous emmène Jean-Paul Picaper.
Pendant près de trente ans, il a affronté à Berlin-Ouest et en RFA les agitateurs et désinformateurs stipendiés de la Stasi, déjouant ses traquenards à Berlin-Est et en RDA. Il a vécu aussi l’infiltration du mouvement étudiant des années 1960 et de divers organismes d’Allemagne de l’Ouest. Il a également contacté à maintes reprises des dissidents est-allemands et collaboré avec eux, menant sa petite guerre personnelle contre cette dangereuse organisation tout au long de la guerre froide. À partir de son expérience, de témoignages poignants, d’entretiens avec des espions et leurs victimes, il nous entraîne dans les arcanes du « meilleur service d’espionnage de l’histoire », et nous fait vivre le quotidien d’une dictature, mêlant à la fois l’analyse rigoureuse du politologue et la narration du journaliste. Un document rare.
Publié dans La Pensée russe, à Paris, en 1923-1924, Souvenirs d’antan est un tableau de la société russe d’avant la révolution, illustré par l’histoire familiale de Nikolaï Lvov. À partir de détails de la vie quotidienne, l’auteur reconstitue le monde de son enfance à travers le regard d’Aliocha. Tout au long du récit se développe l’amour pur et idéal que le jeune héros ressent, dès ses tendres années, pour sa cousine, Tania. Ce sentiment traverse, comme un fil ténu, toute l’œuvre. Le duo qu’ils forment alors au milieu des autres enfants et de toute la famille est un enchantement. Le jeune enfant, puis l’adolescent qu’il devient, préfigure le futur représentant de la noblesse russe libérale. Celui qui s’engagera dans le combat politique et social de son pays.
Souvenirs d’antan est une œuvre d’une densité littéraire exceptionnelle, où l’histoire est concentrée comme dans une miniature. Par-delà le dénouement, qui finit par nous apparaître comme une « lumière dans les ténèbres », on garde une impression de bonheur infini, le bonheur de l’enfance, à l’instar de la trilogie Enfance, Adolescence, Jeunesse de Léon Tolstoï, avec lequel Lvov partage la finesse dans l’analyse psychologique des personnages.
L’Ombre du mur est une « géographie personnelle » et littéraire de ce mur tombé, vécue et écrite par douze écrivains venus de l’Europe de l’Est.
Le « cercle » de Velibor Colic, Bosniaque; « l’étonnement infini » de Bessa Myftiu, Albanaise; le « lieu de la croisée des chemins » du roumain Norman Manea; la « mesure du temps » de l’allemand Lutz Seiler; les « portes de l’enfer » de Luan Starova, Macédonien; les « anges échafaudés » du Hongrois László Garaczi; les « transitions » de Théodora Dimova: pour eux comme pour bien d’autres, le mur de Berlin est une ombre qui continue de les hanter.
Le Péché est une gourmandise littéraire. Prilepine s’est fait une joie de rassembler dans ce « roman en nouvelles » les fragments de la vie de Zakhar – double de l’auteur –, jeune trentenaire, plein de force et de volonté de vivre, aux prises avec la réalité russe. Les épisodes se succèdent dans un ordre imposé par la mémoire. Lorsqu’elle se plaît à donner de la force et de la brillance à de menus faits de notre vie, en apparence insignifiants et épars dans le temps.
On le retrouve tour à tour adolescent, en vacances à la campagne chez ses grands-parents, où il éprouve ses premiers émois sexuels pour sa jeune cousine. Puis videur dans une boîte de nuit. Ensuite joyeux fossoyeur dans un cimetière, qui se soûle gaiement avec ses compagnons après les enterrements. Zakhar promène toujours un regard tendre, étonné, émerveillé et plein d’humour sur le monde. Et sur cette Russie tant aimée, bien que tout y soit glacé et que les saisons y aient toujours un goût de neige. Cette Russie souvent dure, brutale, intolérable, qui le fait souffrir mais pour laquelle il ne cesse de se battre. Il manquait à la littérature russe, depuis des années, cette façon de rire à travers les larmes, et de pardonner malgré tout !
Alexandre Tchoubarian analyse dans son livre les aspects théoriques, culturels et historiques de l’évolution de l’idée européenne en Russie; il évoque également les problèmes que cela pose dans la conscience collective russe et européenne. Il définit le terme d’ « idée européenne » ou d’«européisme russe » comme étant l’attitude de la Russie envers l’Europe. Cette attitude englobe ainsi la manière dont la société russe se sent partie intégrante de la culture européenne et de ses institutions politiques. Le point de départ de cette réflexion constitue l’ensemble des stéréotypes sur la Russie et les Russes; leur apparition, leur histoire et leur évolution permet de mieux comprendre l’état actuel des relations russo-européennes.
La Croisade des enfants est une grande fresque de la Roumanie contemporaine, sorte de miroir de son temps. L’histoire dans laquelle nous entraîne Florina Ilis commence un matin, sur le quai d’une gare, point de départ du voyage d’un groupe d’enfants vers une colonie de vacances, au bord de la mer Noire. Ils viennent de milieux très différents: aux enfants riches et gâtés, s’ajoutent des orphelins ou des Tsiganes. Le train est détourné par les écoliers aidés par un enfant des rues mais n’arrivera nulle part. Stoppé en pleine campagne, les enfants vont y organiser leur résistance devant des troupes spéciales venues de Bucarest et qui ne comprennent pas ce qui se passe.
L’impression initiale est celle de la présence d’un groupe de terroristes qui fait du chantage sur le gouvernement ; on pense par la suite à des malfrats roumains – hypothèse encouragée par l’arrivée massive d’enfants des rues vers le train. Ils demanderont la liquidation des orphelinats et des maisons d’accueil des enfants. Les médias, la police, l’armée, les professeurs ou les parents semblent incapables, pour un temps, de stopper la « croisade des enfants » qui exigent ainsi le respect de leurs droits et de leurs libertés. Une bagarre entre les deux groupes d’enfants conduit à la reprise du contrôle par les autorités. Ce qui se soldera par quelques victimes.
La Croisade des enfants a gagné le Prix Courrier International du meilleur livre étranger.
Rue des Rosiers : le quartier juif de Paris qui remonte au Moyen Âge. À partir du XIXe siècle, beaucoup de juifs d’Europe de l’Est, fuyant l’antisémitisme, y ont posé leurs valises. Ils l’ont alors appelé le Pletzl, la « petite place », en yiddish. Aujourd’hui, le Pletzl s’est « modernisé », mais ses murs n’ont oublié ni les joies du passé ni les malheurs endurés. Ils parlent pour peu qu’on sache les écouter. Comme parlent les anciens, dont les parents s’étaient enracinés sur ces quelques hectares parisiens.
Avant-guerre, ils avaient ainsi connu un village chaleureux, avec ses odeurs de charcuterie, de fromage fermenté et de hareng mariné, ses paliers vétustes et surpeuplés, ses ateliers… L’Occupation leur a volé leur enfance, leur adolescence. Ce sont ces destins brisés que nous rappelle ici Alain Vincenot.