connexion
0
panier
contact
les éditions
agenda
Littérature Histoire Essais Beaux-livres Orthodoxie Catalogue

Au début du XXe siècle, le mont Athos vit une querelle théologique dégénérer en un violent conflit hiérarchique: un mouvement de moines, appelé « glorificateurs du nom » ou « onomatodoxes », se heurta à l’hostilité des autorités religieuses en place. Cette querelle déborda des limites du Mont Athos et prit une tournure politique lorsque le gouvernement tsariste décida d’intervenir dans cette situation qu’il jugeait dangereuse pour ses intérêts dans la région.

Antoine Nivière retrace le déroulement de cet épisode méconnu, dont l’écho a pourtant résonné longtemps chez les représentants de la pensée philosophique et religieuse russe. Il rappelle par la même occasion ce que représentait alors le mont Athos d’un point de vue politique et religieux, et comment était organisé cet endroit unique au monde.


Extraits  (chapitre I )
Les Glorifiacteurs du nom, d’Antoine Nivière,  Éditions des Syrtes, 2016

« L’ensemble des institutions religieuses qui occupent la presqu’île du mont Athos depuis plus de mille ans a connu, au cours de l’histoire, de nombreux statuts administratifs et politiques. Notre propos se limitera à la période qui précéda la crise onomatodoxe, c’est-à-dire aux dix premières années du XXème siècle. Cette période est d’autant plus importante qu’elle coïncida avec la remise en cause du statut international du mont Athos à l’occasion de la guerre des Balkans.

Ancienne partie de l’Empire chrétien d’Orient, conquise par les Turcs dès 1430 (vingt-trois ans avant la prise de Constantinople), l’Athos faisait depuis lors partie intégrante de l’Etat ottoman, tout en conservant les privilèges et les droits octroyés par les souverains byzantins. En fait, au début du XXème siècle, la souveraineté politique exercée par la Sublime Porte se réduisait à une tutelle administrative portant sur le maintien de l’ordre public. L’Athos constituait un arrondissement du Sandjak de Salonique, représenté par un kajmak (gouverneur) qui assurait la sécurité à l’aide de quelques fonctionnaires de police. Ces « serdarides » étaient chargés de patrouiller entre les couvents et de surveiller les accès de l’Athos car, à cette époque, la région était encore infestée de brigands qui n’hésitaient pas à s’attaquer aux moines et pèlerins isolés.

Sur le plan religieux, l’ensemble des établissements athonites était placé sous l’autorité du patriarche oecuménique de Constantinople. Cependant, cette autorité était toute relative: le nom du patriarche était commémoré aux offices liturgiques en tant qu’évêque ordinaire du lieu. A part cela, son pouvoir se limitait à confirmer l’élection d’un nouvel higoumène (supérieur) à la tête d’un monastère. En règle générale, le patriarche se gardait bien d’intervenir dans l’administration de l’Athos, sauf en qualité d’instance d’appel chargée de résoudre les litiges les plus graves.

Ainsi, la communauté athonite se trouvait, tant au niveau politique que religieux, dans une situation de large autonomie et s’administrait en toute liberté selon ses chartes séculaires. Au début du XXème siècle, l’Athos était régi par sa septième Typica ou Règle, rédigée en 1810. Selon cette charte, toute la péninsule se trouvait divisée en parcelles de terrain réparties entre vingt monastères qui détenaient ensemble tout le pouvoir législatif, exécutif et administratif sur la péninsule.

Réunis dans une sorte de confédération séculaire, ces monastères étaient égaux en droits et jouissaient d’une pleine indépendance, ne relevant d’aucune autorité hiérarchique, si ce n’est de la tutelle nominale du Patriarcat de Constantinople. Conformément aux titres de fondation ainsi qu’aux actes cadastraux, ils n’étaient astreints à aucune limitation concernant le nombre de leurs effectifs, ils disposaient à volonté de leurs biens et exerçaient l’entière souveraineté sur leurs terres.

Parmi les vingt couvents, dix-sept étaient grecs, un était serbe, un autre bulgare et un russe: le monastère de Saint-Pantéléïmon. Chacun occupait une place précise et immuable sur la liste des vingt monastères, sans rapport avec son poids spirituel, matériel, démographique ou autre. Le monastère russe de Saint-Pantéléïmon était inscrit à la dix-neuvième place. Tous les autres établissements religieux de la presqu’île étaient de facto situés sur le territoire de l’un ou l’autre de ces monastères souverains. Classés eux-mêmes en trois catégories (les skits, au nombre de douze, les kellia et les kalyves), ces établissements de moindre taille disposaient d’un certain degré d’autonomie interne, mais ils n’avaient pas accès aux décisions générales prises, au niveau central, entre les vingt monastères.

Le pouvoir administratif était exercé par le Protaton, appelé aussi Kinote (en russe Protat ou Kinot), l’assemblée des représentants des vingt monastères. Ces délégués, appelés « antiprosopes », étaient élus pour une durée d’un an, mais leur mandat pouvait être prolongé. Le Protaton se réunissait une ou deux fois par semaine pour débattre des affaires concernant l’ensemble de la communauté. Les décisions étaient prises à la majorité relative, les opinions particulières pouvant être inscrites dans le protocole s’il se trouvait au moins trois autres délégués pour les soutenir. Deux fois par an, on réunissait la synaxe, une assemblée élargie, constituée, en plus des antiprosopes, de vingt autres membres (généralement les supérieurs des monastères ou leurs délégués), et qui exerçait le pouvoir législatif.

L’exécution des décisions prises par les deux assemblées était confiée à la Sainte Epistasie (Epistasiïa), composée de quatre représentants, choisis au sein du Protaton selon un ordre rigoureusement défini. Les monastères tutélaires se divisaient en cinq tétrades. Conformément au classement hiérarchique immuable, les cinq premiers monastères de l’Athos occupaient la tête de chacun de ces groupes. Chaque tétrade entrait en fonction une fois tous les cinq ans. Le représentant du premier monastère exerçait la charge de protoépistate, les autres membres étaient appelés épistates. Chacun d’eux détenait un quart du sceau de la confédération athonite, ce qui nécessitait l’unanimité des décisions pour pouvoir apposer le cachet sur les actes officiels. L’Epistasie, qui servait d’exécutif, se réunissait chaque jour pour examiner les affaires courantes. Elle avait aussi pour tâche de réunir l’impôt par capitation que chaque monastère devait acquitter annuellement à l’Empire ottoman.

Le pouvoir judiciaire se répartissait entre les différents échelons de ce système organique. Les affaires de droit commun relevaient des tribunaux civils de Salonique. Les infractions légères étaient jugées par le monastère ou l’Epistasie, selon le lieu du délit. Les différends de mitoyenneté
relevaient du Protaton qui servait aussi de tribunal d’appel. En troisième instance, les affaires remontaient jusqu’au patriarche.

Dans la réalité, le Protaton ne disposait que d’une autorité morale
limitée : ses décisions administratives et judiciaires n’avaient pas valeur d’obligation pour un monastère, si ce dernier refusait de s’y soumettre. De même, le Protaton ne pouvait s’ingérer dans les affaires d’un couvent, sans que la demande expresse ne lui en ait été faite. D’ailleurs, ces interventions ne devaient revêtir que la forme de conseils, d’indications fraternelles. Si cette action échouait, il fallait faire appel à la Synaxe, puis à Constantinople.

L’Epistasie et le Protaton siégeaient dans le bourg de Karyes, situé au centre de la péninsule. Ce modeste chef-lieu, outre les bâtiments administratifs et quelques commerces, était constitué de grosses maisons, avec leur
propre chapelle domestique, appelées « konak », sorte de représentations des monastères, où logeaient les antiprosopes et leurs personnels. Quant au poste de douane, tenu par quelques fonctionnaires ottomans (après 1912, grecs), il était installé auprès du débarcadère de la crique de Daphné, sur la côte Ouest, à une dizaine de kilomètres du monastère russe de Saint-Pantéléïmon.
Cependant chaque monastère avait son propre petit port (arsanas), situé à proximité du couvent, où venaient mouiller les embarcations transportant hommes et marchandises.

En 1902, la population monastique du Mont Athos s’élevait à 7 700 personnes, auxquelles il fallait ajouter 2 500 employés laïcs, soit un total de 10 200 habitants. Parmi les moines, 3 200 étaient d’origine grecque, 3 600 venaient de l’Empire russe, le reste se répartissait entre différentes
nations orthodoxes des Balkans et du Danube (surtout Serbes, Bulgares, Roumains). Ces chiffres montrent une large majorité numérique des sujets russes, dont la situation juridique paraissait néanmoins loin d’être clairement définie.

Selon les codes turcs, tout moine résidant à l’Athos devenait ipso facto citoyen ottoman, les Russes y compris. C’est en tout cas ce que laissent entendre les clauses des traités internationaux de San Stefano et de Berlin (1878), qui parlent de « moines d’origine russe », mais on peut objecter que ces textes n’indiquent nulle part de façon nette et précise la nationalité effective de ces religieux. En tout état de cause, il semble que, même si la citoyenneté ottomane relevait d’un état de droit, elle n’était pas appliquée dans la réalité. En effet, non seulement ces moines continuaient à se considérer comme sujets de l’Empire des tsars mais, en outre, ils conservaient leur passeport russe et s’adressaient à leur consulat pour le moindre problème. Cette situation particulière était, en fait, intimement liée aux conditions du développement historique du monachisme russe à l’Athos.« 

La suite ici!  Les Glorificateurs du nom, d’Antoine Nivière, Éditions des Syrtes, 2016[su_divider]