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Avec Dans les forêtsMelnikov-Petcherski décrit les mœurs des vieux-croyants riverains de la Volga au milieu du XIXe siècle. Il est allé lui-même aux sources, ses personnages sont peints d’après nature. L’abbesse Manefa et Flenouchka ont existé, et Patap Maximytch a pour prototype un millionnaire de Nijni-Novgorod, protecteur du raskol, schisme qui éclata au XVIIe siècle, sous Alexeï, père de Pierre le Grand.

L’ouvrage est composé comme un poème épique, séparé en chants. L’action se déroule entre Noël et la Pentecôte, et l’auteur y décrit les travaux de printemps où les usages chrétiens et païens sont curieusement mêlés. Les personnages sont hauts en couleur : privilégiés du raskol, paysans richissimes qui tiennent entre leurs mains toute la navigation de la Volga, abbés, maîtres de maison diligents, mais aussi ascètes, jeûneurs, et tout le peuple des errants, des vagabonds, des pèlerins, « n’ayant pas de ville dans le présent, cherchant celle des Temps à venir ».

Tous ces destins s’enchevêtrent et là-dessus vient se greffer un poème de l’abondance, un hymne à l’amour, à la nature, à la joie de vivre.

PREMIÈRE PARTIE

I

Au-delà de la Volga, en Amont, est un pays où il fait bon vivre. L’habitant de cette région est ingénieux, hardi, intelligent et adroit. Et cela d’en haut à Rybinsk jusqu’au confluent du Kerjenetz.

En aval, c’est différent : là, commencent les sous-bois, les Tcheremisses des prairies, les Tchouvaches, les Tatars. Et plus au sud encore, au-delà de la Kama, ce sont les steppes, et la population change ; bien que ce soient des Russes, ce ne sont pas les mêmes que dans les pays d’Amont. Ici, le peuplement est récent tandis qu’outre-Volga, en Amont, c’est de temps immémorial que la vieille Russie s’est installée dans les bois et dans les marais… À en juger par le dialecte, des gens de Novgorod s’y seraient établis aux temps lointains de Rourik. Des récits y courent encore sur les ravages de Baty. On vous y montrera et la « sente de Baty » et l’emplacement de Kiteje, la ville invisible, sur le lac Svetly Iar.

Cette ville a subsisté intacte jusqu’à nos jours, avec ses murailles de pierres blanches, ses églises aux coupoles dorées, ses saints monastères, les terems ornés des princesses, les palais des seigneurs, avec ses maisons aux solides et saines charpentes de bois. Elle est intacte, mais invisible. Il n’est pas donné aux créatures pécheresses de voir la glorieuse Kiteje. Elle s’est dérobée à la vue, miraculeusement, sur l’ordre de Dieu, quand Baty, le tsar impie, vint porter la guerre à Kiteje après avoir ruiné la Russie souzdalienne. Le tsar des Tatars était venu jusqu’aux murs de la grande Kiteje, dans le dessein d’incendier ses maisons, de massacrer les hommes ou de les emmener en captivité, de prendre les femmes et les filles pour concubines. Mais Dieu ne permit pas à l’infidèle d’outrager ainsi sa sainte cité. Dix jours et dix nuits, les soldats de Baty cherchèrent la ville et ne purent la découvrir parce qu’ils étaient aveuglés. Et, depuis ce temps, la ville est cachée à nos yeux. Elle ne se révélera qu’au jour du jugement dernier. Mais sur les bords du lac Svetly Iar, les calmes soirs d’été, on peut distinguer dans l’eau le reflet des murailles, des églises, des monastères, les terems des princesses, les palais seigneuriaux, les maisons des faubourgs.
Et l’on entend la nuit le son sourd et plaintif des cloches de Kiteje.

Voilà ce qu’on raconte outre-Volga. Là-bas, c’est la vieille Russie, antique, inaltérable. Depuis les commencements de la terre russe, on n’y connut point d’allogènes. La Russie y a subsisté dans toute sa pureté : telle elle était du temps de nos aïeux, telle elle s’est conservée jusqu’à nos jours. Un bon pays, bien qu’on y regarde l’étranger de travers.

Dans les régions forestières d’Amont, au-delà du fleuve, les villages sont petits, mais ils se suivent de près : il n’y a pas plus d’une verste ou deux de l’un à l’autre. La terre y est froide, peu fertile, le moujik a à peine assez de blé jusqu’aux jours gras, et encore dans les bonnes années. Quelque souci qu’il prenne de sa parcelle, quelques pénibles travaux qu’il assume, il ne peut se nourrir toute l’année avec le pain de son labeur. Voilà le pays !

Un autre, à la place du paysan de ces terres, fût mort de faim depuis longtemps, mais au-delà du fleuve l’homme ne connaît point la paresse et il s’entend à travailler. Ce que la terre lui a refusé, il le regagne par son ingéniosité. Il ne va pas, comme son voisin de Viazniki, chercher son pain dans des contrées lointaines, arpenter le monde entier en vendant des boutons, des rubans et autre pacotille provenant de la main de l’artisan, pour gagner la vie des siens. Il ne parcourt pas non plus la terre en louant ses bras comme charpentier, à l’instar de son autre voisin, le moujik de Kostroma. Non, c’est chez lui, qu’il a su s’adonner à une activité fructueuse. Il s’est mis à tricoter des moufles, à feutrer la laine de l’agneau, à en faire des chapeaux et des bottes, à coudre des bonnets, à forger des haches et des clous, et il fournit presque toute la Russie de ses fléaux de balance. Et quels fléaux ! On peut les proposer au pharmacien, tant ils sont sensibles !

Ce sont les forêts qui nourrissent le paysan d’outre-Volga. Il tourne et peint cuillers, jattes, gobelets et plats. Il fabrique le peigne, le banc et le fuseau des fileuses et autres objets de boissellerie : seaux, baquets, tonnelets, pelles, paniers, rames, entonnoirs, puisoirs ; tout ce qu’on peut tirer de la forêt, sa main s’y applique. Il distille la poix et le goudron et, une fois versé le prix du bois en grume, il abat aux frais du gouvernement et fait descendre sur la Volga jusqu’à Astrakhan poutres, solives, perches et tous autres produits forestiers. Bien qu’il vive à côté de la Volga, le paysan ne s’embauche pas comme haleur. C’est le pire des sorts que d’être haleur ! Voici ce qu’on en pense au-delà du fleuve : « Il vaut mieux mendier sous les fenêtres au nom du Christ que de tirer la corde du haleur. » Et c’est la vérité.

L’homme d’outre-Volga mène une vie de labeur, mais il ne connaît pas le besoin. De tout temps, l’homme y porte des bottes, la femme des bottines. On n’y a jamais vu de lapti, bien qu’on en ait entendu parler. Il y a du bois à profusion, l’écorce ne coûte rien, mais rare est la maison où l’on trouvera une alêne. À peine découvrira-t-on un vieux grand-père qui ne descend plus de son poêle depuis déjà cinq ou six ans et qui, par ennui, tressera de temps à autre une paire de chaussons de tille pour les donner à quelque mendiant ou pour la porter lui-même, lorsqu’on le parera dans son cercueil. Car c’est la coutume : « L’été en bottes de cuir, l’hiver en bottes de feutre, dans l’autre monde en lapti… »

Le paysan d’outre-Volga ne se couche pas sans prendre une soupe chaude, le dimanche il mange de la viande, il a une isba à cinq murs, un poêle avec une cheminée ; des isbas noires et des toits de chaume, il a seulement entendu dire qu’il en existait quelque part « dans les montagnes ». Et quel ordre dans les maisons de ces contrées !… On loue l’Allemand pour sa propreté, on reproche au Russe sa saleté et son désordre. Que ceux qui le calomnient ainsi aillent séjourner quelque temps au-delà de la Volga, ils changeraient de langage. Celui qui connaît nos villages de la steppe et de la terre noire ne peut imaginer combien le paysan d’outre-Volga vit proprement, coquettement.

La Volga est à deux pas. Si le moujik travaille beaucoup dans sa semaine, il porte tout de suite sa marchandise au quai ; s’il a fainéanté, il va à la foire voisine. Il ne se fait pas de gros bénéfices ; outre-Volga non plus, tout le monde ne devient pas un « gros bonnet » ; par contre, même s’il travaille médiocrement, et même s’il y a peu de bras dans la famille, l’homme de cette contrée mange toute sa vie à sa faim, il est vêtu, chaussé, et on ne lui réclame pas ses contributions. Que demander de plus ?… Grâces te soient rendues, Seigneur !… Il n’est pas donné à tous de « marcher vêtu d’or, portant de l’argent dans ses mains », bien que ce soit là le destin promis à tout enfant russe par sa mère ou sa nourrice lorsqu’il repose encore dans son berceau.

Il y a aussi des « gros bonnets » au-delà du fleuve. Ils y sont même assez nombreux. On le sait peu dans les régions éloignées, car le moujik d’outre-Volga, n’aime pas à parler de lui, et s’il a amassé un petit pécule, il ne le placera pas dans une banque ou dans des actions, mais au fond d’une jarre de famille pour l’enfouir sous son isba.

Il n’y a pas de millionnaires outre-Volga, mais beaucoup de richards. Ils descendent la Volga sur leurs propres bateaux à vapeur, ils font moudre des centaines de milliers de boisseaux de blé à leurs propres moulins. Il en est beaucoup là-bas qui comptent leur capital par dizaines de milliers de roubles. Leur principale activité est la revente de la boissellerie et de la vaisselle de bois. Ils achètent en quantité chez les voisins et, au printemps, ils voguent vers les pays d’Aval. On y trouve son intérêt ! Certaines actions ne rapportent peut-être pas autant.

Un des plus importants de ces richards vivait dans le village d’Ossipovka. Il s’appelait Patap Maximytch, et on l’avait surnommé Tchapourine. Son père et son grand-père s’appelaient déjà ainsi. Là-bas, les paysans aussi portent des surnoms héréditaires, et ils ont même leurs généalogies, bien qu’elles ne soient consignées ni dans les « livres de noblesse » ni ailleurs. C’est une vieille terre, primitive, foncièrement russe, voilà longtemps que les surnoms y passent de père en fils, et maintenant ils sont dans l’usage.

La grande maison de Tchapourine, de construction récente, s’élevait au milieu du petit village. Une maison à deux étages, avec une chambrette d’été en mansarde, quatre pièces d’angle, deux autres mansardes sur les côtés, et un oratoire dans une salle indépendante. Bâtie sur des fondations de pierre, avec des fenêtres à deux battants, aux vitres propres et claires, à chaque croisée des rideaux de calicot bordés d’une frange de coton rouge. Six fenêtres donnaient sur la rue ; les poutres du mur de façade étaient peintes en ocre à l’huile de lin, le toit en rouge écarlate. Sur l’auvent et au-dessus des fenêtres, un encadrement ouvragé, sur les portes deux petites barques pontées et un bateau à vapeur, placés là en guise d’ornement. À l’intérieur, tout était digne de la demeure d’un marchand. Le plancher peint, l’huile de lin faite à la maison, inutile d’emprunter ; des poêles de faïence hollandais avec des couchettes chaudes ; sur les murs, dans des cadres d’acajou, deux miroirs et une demi-douzaine de tableaux sous verre. Des chaises et un énorme divan en acajou recouverts de velours de laine framboise, trois cages à serins près des fenêtres et, dans un coin, d’autres cages, soigneusement recouvertes avec des mouchoirs : là sont les chanteurs de Koursk : les rossignols ; le maître en est grand amateur, et pour eux il ne regarde pas à la dépense.

Aux côtés de la maison, étaient adjointes des mansardes. C’est là que vivaient les filles du maître, encore toutes jeunes. Dans la moitié avant, se trouvait la chambre de Patap, dans celle d’arrière, l’oratoire contenant l’iconostase avec ses trois étages d’icônes. Une nonne lectrice du Kerjenetz assurait le service de cet oratoire, où elle lisait « Flamme inextinguible » pour le repos de l’âme des parents. En bas, la cuisine, le rez-de-chaussée et les logements des ouvriers et ouvrières.

Patap Maximytch possédait huit ateliers de tournage sur les rivières Chichinka et Tchernouchka. Outre-Volga, on tourne sur les établis la vaisselle ronde : gobelets, jattes et plats ; un ouvrier actionne la roue, un autre façonne le bois. Pareil atelier nécessite beaucoup de bras, mais l’intelligent moujik de ces régions s’est ingénié à alléger sa tâche. La contrée où il vit est plate, boisée, marécageuse, drainée par une multitude de petites rivières. Il n’y en a pas d’importantes ; en revanche elles ne sont pas comme celles des « montagnes » : propres à la navigation au printemps, complètement à sec en plein été. Sur le lit sablonneux des rivières d’outre-Volga, l’eau coule toute l’année en abondance ; certaines ne gèlent jamais en hiver : en été, leur eau est glacée, on ne peut y laisser la main, en hiver, il s’en dégage de la vapeur. C’est au bord de ces rivières que les moujiks ont installé tous leurs ateliers. On construit au ras de l’eau une petite cabane de cinq ou six poutres de haut, on barre la rivière, on installe une roue de moulin, on y applique une courroie de transmission, et le petit moulin tourne tranquillement, faisant mouvoir à la fois trois ou quatre établis. Le rendement est infiniment meilleur.

Le « gros bonnet » d’Ossipovka possédait huit de ces ateliers avec trente établis ; outre cela, une quinzaine d’établis à main travaillaient chez lui, à Ossipovka. Il avait sa propre teinturerie à cinq fourneaux pour décorer la vaisselle : elle fonctionnait presque toute l’année. Patap Maximytch employait quarante ouvriers et plus, et il achetait encore dans les villages de la vaisselle de bois, décorée ou non. Il vendait lui-même la boissellerie à Gorodetz. Il avait deux moulins à froment à la Lisière Rouge, l’un à huit, l’autre à six tournants. Ses barques pontées sillonnaient la Volga, elles apportaient le froment de Balakovo et de Novodievitchi, et Tchapourine le faisait moudre dans ses moulins de la Lisière Rouge. Il écoulait sa farine dans les pays d’Amont : une farine magnifique, blanche comme du duvet, très appréciée des clients.

Patap Maximytch occupait deux boutiques à Makari, l’une sur le marché à la boissellerie, l’autre sur le marché à la farine. Cela faisait trente ans déjà qu’il payait la patente et depuis longtemps on le considérait comme un « gros bonnet ». Personne n’avait été compter sa fortune, mais le bruit courait qu’il possédait par-devers lui plusieurs centaines de milliers de roubles. Tchapourine travaillait aussi dans des entreprises de l’État, mais il n’y réalisait pas de gros bénéfices. Il disait parfois à ses amis : « Je serais content d’abandonner ces maudites entreprises, mais maintenant je suis pris dans l’engrenage ; si Dieu veut que je meure, j’ordonnerai sévèrement à mes filles de ne plus jamais s’acoquiner avec le fisc, sinon, je leur refuse ma bénédiction paternelle. »

Patap Maximytch jouissait du respect de tous. Outre-Volga, personne ne passait à côté de lui sans le saluer : les moujiks des alentours, qui vendaient leur vaisselle de bois à Tchapourine, l’appelaient « notre maître », devant lui comme dans son dos. Non seulement il avait la confiance des paysans, mais aussi celle de la classe marchande. Voici ce qui lui advint un jour. Tchapourine avait fait faire un pavé de bois pour la ville ; ce n’était pas une mince affaire, le seul cautionnement déposé s’élevait à dix mille roubles. Il termina le travail, le livra en bonne et due forme et partit à la ville recevoir son salaire et recouvrer son cautionnement. En chemin, il apprend que les enchères pour le transport du sel du fisc à Rybinsk sont fixées au lendemain. Il fait ses calculs, réfléchit ; la livraison se présente bien : une barque sans travail, des haleurs à bon compte et c’est le temps des hautes eaux. Arrivé à la ville, il se rend droit aux enchères. Les sauniers en firent une tête lorsqu’ils aperçurent Patap Maximytch : ils le connaissaient… « C’est le diable qui nous envoie cet importun », se dirent-ils entre eux à voix basse, car ils avaient déjà arrangé l’affaire avec d’autres acquéreurs. Là-dessus, ils apprirent que Tchapourine n’avait pas d’argent sur lui et persuadèrent leurs amis de la commission du bâtiment de ne pas lui rendre son cautionnement tant que les enchères pour le sel ne seraient pas closes. Et au bâtiment on commence à lanterner Patap Maximytch, un jour, puis deux, sans lui dire ni oui ni non et ce sont des « demain, demain, ceci puis cela, attends, prends patience… Il faut porter cela dans tel livre, prendre des renseignements à tel bureau »… On sait ce que cela veut dire !… Tchapourine n’y tient plus… Ceux du bâtiment ont si bien traîné qu’il ne reste plus qu’une heure avant les secondes enchères, et ils ne lui donnent toujours pas l’argent. Tchapourine a éventé la ruse, il voit qu’on veut le faire tourner en bourrique. « C’est ainsi qu’on m’en conte, songe-t-il à part lui, attendez un peu. » Il tire sa révérence aux messieurs du bâtiment, et quitte le bureau. « Où vas-tu ? disent ceux-ci. Pourquoi ? arrête… » mais il tient bon et va droit au marché. Là, en peu de mots, il expose l’affaire aux boutiquiers, puis il ôte son bonnet, regarde autour de lui, et dit : « Soyez bons, messieurs les marchands, tirez-moi de ce mauvais pas ! » Moins d’une demi-heure après, on lui avait jeté sept mille roubles dans son bonnet. « Assez, assez, crie Patap Maximytch, Dieu vous garde ! » Et, sans reprendre haleine, il court aux enchères. Là, on lui dit tout de suite :

— Et le cautionnement ?

— Le voilà ! dit Patap Maximytch.

Il remit l’argent et commença à faire baisser les prix. Il les fit tomber presque de moitié, et gagna quatre kopecks par rouble. Les sauniers furent bien attrapés.

Patap Maximytch et sa famille observaient les anciens usages. Il tenait pour le raskol mais il n’avait jamais été un fanatique impénitent. Il n’observait pas la règle : « Avec la face rasée, avec le fumeur de tabac, avec celui qui se signe avec trois doigts, et avec aucun museau raclé, ne prie, ne te lie, ne fais amitié, ne te querelle. » Il était raskolnik, surtout parce que c’était là l’ancien usage outre-Volga et qu’il ne voulait pas se singulariser. Par le raskol, il se faisait des amis et des relations avec les riches marchands, et il jouissait aussi de plus de crédit. Outre ceci, lorsqu’il quittait sa maison pour quelque région lointaine, il se sentait plus à son aise et plus tranquille sous le toit des raskolniki. Qu’il se rendît en Aval ou dans les villes d’Amont, à Moscou ou à Piter, partout il s’adressait au raskolnik comme à un parent, même s’il le connaissait peu. On le réconfortait, on prenait soin de lui, on le gâtait et le cajolait de toutes les manières. Ce qui flatta aussi Patap Maximytch, ce fut de devenir après son père curateur de la chapelle de Gorodetz, et pas un curateur juste inscrit sur les registres pour le contrôle de la police, mais un vrai, un authentique. Il en fut grandement considéré par la société de la chapelle. Et Tchapourine aimait à être considéré.

Sa famille n’était pas nombreuse : sa femme, lui et leurs deux filles. Il avait aussi une fille adoptive, l’orpheline Grounia qu’il avait prise sous sa garde lorsqu’elle était encore tout enfant. On l’avait déjà mariée à un « gros bonnet » du village de Vikhorevo. Ses filles à lui étaient aussi en âge de se marier : Nastassia, l’aînée, venait d’avoir dix-huit ans ; la seconde, Praskovia, était d’un an plus jeune. Elles venaient de regagner la maison paternelle après un séjour chez leur tante, Mère Manefa, abbesse d’un des couvents de Komarov. Les jeunes filles avaient vécu chez leur tante près de cinq ans ; elles y avaient appris l’Écriture Sainte et les travaux manuels des ermitages : enfiler des chapelets de perles de verre, tisser des bourses et des ceintures de soie, broder au canevas avec de la laine et de la chenille, et tous autres ouvrages délicats. Leur richard de père les mariera dans des maisons opulentes, ce n’est pas au pétrin ni au poêle qu’elles auront à faire, pour cela elles auront des servantes ; aussi ont-elles surtout passé leur temps à lire ou à faire des travaux d’agrément. Nastia et Paracha, dans le couvent de Mère Manefa, avaient appris par cœur le Livre d’heures et les vingt versets du Psautier, elles lisaient hardiment et sans hésitation les livres des Pères, elles pouvaient célébrer le service rituel dans les Menées mensuelles, déchiffrer les crochets et s’y entendaient même aux fioritures du chant solennel et du chant à clé. Elles avaient appris à écrire en onciale, et pendant leur séjour à l’ermitage avaient recopié nombre d’« anthologies » et de recueils qu’elles envoyaient en cadeau à leurs parents les veilles des grandes fêtes. Car Patap Maximytch aimait à ses heures de détente lire les livres de salut, et combien il était doux à son cœur de père de relire Filet d’or et autres récits, transcrits et enluminés d’or et de vermillon par les mains de ses expertes filles. Quelles initiales dessinait Nastia au début des recueils, quelles « latérales » elle fignolait et dorait en marge ! c’était un plaisir de contempler cela !

Nastia et Paracha, de retour chez leurs parents, prirent possession des mansardes que leur père avait fait décorer luxueusement à leur intention, sans lésiner. Le soir de leur emménagement, Patap Maximytch entra chez ses filles pour jeter un coup d’œil sur leur nouvelle installation, et prit un carnet manuscrit qui se trouvait sur la petite table de Nastia. Des vers y figuraient sur « le prince Josaphat », sur « Alexeï, l’homme de Dieu », « le Cercueil de bois de pin » et, à côté de cette hymne, « l’Éloge du désert », qui commençait par ces mots :

Je me réfugie au désert

Bien loin de cet endroit charmant

Mais combien ma peine est amère

Je dois quitter mon bien-aimé…

Patap Maximytch tourna la page et tomba sur une autre chanson :

Mon petit pigeon gris,

Mon petit lieutenant d’infanterie…

Patap Maximytch fronça les sourcils, glissa le carnet dans sa poche et, sans dire un mot à ses filles, se rendit dans sa chambre. Il dit à sa femme :

— Axinia, tu feras bien de surveiller nos filles.

— Et pourquoi les surveiller, Maximytch ? Elles sont tranquilles, et pas du tout polissonnes, répondit la maîtresse de maison, en regardant son mari avec des yeux étonnés.

— Je ne dis pas qu’elles sont polissonnes, reprit Patap Maximytch, mais elles sont en âge, et le péché n’est pas loin.

— Que dis-tu, Maximytch ! Tu n’as pas honte de parler ainsi de tes propres filles ! Une pareille dissipation ne leur viendrait même pas à l’esprit ; ce sont encore de petits oiseaux, à peine sortis du nid.

— Des petits oiseaux ! Mais regarde-les donc d’un peu près ! Nastia va sur ses dix-neuf ans, regarde un peu ses yeux : ils demandent un mari, ces yeux-là !

— Tais-toi, c’est un péché, Maximytch ! dit Axinia Zakharovna en élevant la voix. Qu’est-ce qui te prend ? Tu médis de tes propres filles… Tu fais injure à la petite… Que ferait-elle d’un mari ? Ni l’une ni l’autre n’entendent rien à ces choses-là.

— Ouais !… Elles n’y entendent rien ?… Elles en ont vu d’autres à Komarov, tu peux être sûre. Dans les ermitages, péché et sainteté font toujours bon ménage.

— As-tu fini ? cria Axinia Zakharovna encore plus fort. Comment peux-tu tenir de tels propos sur nos saintes religieuses ? De mémoire d’homme, il n’est jamais rien arrivé de mal dans le couvent de Mère Manefa.

— D’où sors-tu ?… Mais nous, nous avons roulé notre bosse… Pourquoi est-ce que le commissaire de police descend toutes les semaines à Komarov ?… Pour rien, peut-être ?… Est-ce de l’Écriture qu’il s’entretient avec les novices du couvent de Moskovka ?… Et pourquoi donne-t-il des mouchoirs de soie à Domna la maîtresse de chœur ?… Et les marchands de Moscou, pourquoi vont-ils au couvent de Glafira ? Peux-tu me le dire ?…

— Tais-toi, vieux sot, retire ces méchantes paroles, s’écria Axinia Zakharovna courroucée. C’est un péché de t’écouter !… Il s’est complètement dévoyé au contact du monde !… As-tu oublié qu’on te demandera compte de toute vaine parole au Jugement dernier ?… Il a frayé avec les fumeurs de tabac, et cela lui a fait perdre la tête !… Calomnier les saints couvents !… Hé bien ! Tu n’as donc plus la conscience de Dieu en toi ? On sait pourquoi les gens vont à Komarov : ils vont prier sur la tombe du vénéré Père Iona pour guérir des maux de dents, et ils viennent en pèlerinage sur la tombe de Mère Margarita. Il y a bien de la sainteté à Komarov !… C’est elle que les chrétiens viennent saluer ! Et, dans la forêt, que de saints lieux, à l’emplacement des vieux ermitages détruits !

— Justement, est-ce que ce n’est pas à ces saints lieux-là, que le commissaire vient faire ses dévotions ? demanda Patap Maximytch en riant à sa femme. Probablement que Domna la maîtresse de chœur lui lit les hymnes dans la forêt… Et que c’est pour ces hymnes que Semion Petrovitch lui donne des mouchoirs de soie ?

Axinia Zakharovna n’y tint plus, elle cracha et sortit. Elle-même avait quitté les ermitages pour épouser Tchapourine « par rapt », et la moitié de son cœur restait avec les nonnes de là-bas.

Si Axinia Zakharovna avait tenu tête de cette façon à son époux sur un sujet séculier, elle se serait peut-être entendue rappeler à l’ordre, et Patap Maximytch aurait quelque peu dérangé l’ordre de sa coiffure. Mais en ce qui concernait les ermitages, les forêts et le spirituel, c’était une autre affaire ; là ce n’était pas le mari mais la femme qui était le chef. Là, c’était Axinia qui commandait et, pour des paroles impies, elle pouvait aller jusqu’à fouetter son mari avec son chapelet.

Il en est ainsi depuis toujours. Le raskol tient par les femmes, et dans cette affaire la femme décide en maître, car il est dit quelque part dans l’Écriture : « Le mari n’intercédera pas pour sa femme, mais la femme intercédera pour son mari. »

Patap Maximytch s’assit à sa table. Il voulait mettre au net les comptes de l’année, mais il avait autre chose en tête. Il songeait à ses filles.

« Bien que cela fasse gros cœur de se séparer, il vaut mieux les caser au plus vite, pensait-il. Une fille, c’est un trésor qui appartient aux autres, on la nourrit, on la dorlote, on lui enseigne la raison, puis on la passe aux autres. Il vaut mieux conduire l’affaire promptement. Pourquoi s’éterniser ?… Daniil Tikhonytch m’a glissé un mot l’autre jour au sujet de son fils. Pourquoi pas ? c’est une bonne maison, les gens y craignent Dieu, et ils ont de quoi… On peut s’allier… Nastassia et Praskovia ne sont pas des sans-le-sou, on les prendra avec joie. Le fiancé paraît bien tourné : il parle bien, il est intelligent, et il sait mettre la main à l’ouvrage… Nous en parlerons à la foire des Rois et, si Dieu le veut, nous conclurons l’affaire… Il ne faut pas garder les filles à la maison trop longtemps… Un malheur est vite arrivé. »