Une prison parisienne, à la Libération. Quatre détenus aux parcours contrastés y attendent leur condamnation. Le narrateur, commandant de la SS, cohabite avec un maquereau français rescapé du front russe, un pasteur luxembourgeois lâche délateur, et un vieux baron français prêt à sombrer dans la démence. À travers les rapports étranges qui se nouent entre ses anti-héros, Andrzej Kusniewicz pose la question : « Comment devient-on un salaud ? » Comme la symphonie éponyme, Eroica se mue ainsi en marche funèbre pour une Europe engloutie.
À sa sortie en Allemagne en 1987, ce livre a eu l’effet d’une bombe idéologique. Le nazisme, explique Nolte, doit avant tout être replacé dans le contexte d’une « guerre civile » inaugurée par Lénine en 1917, provoquant un séisme qui faillit emporter l’Europe jusqu’à la défaite d’Hitler en 1945. Par un mimétisme paradoxal, les régimes fasciste et nazi empruntèrent en effet au communisme ses méthodes pour mieux le combattre. Il existerait donc un « nœud causal » entre la révolution bolchevique et la naissance des fascismes. Nolte cherche à comprendre pourquoi la réaction antibolchevique d’Hitler a trouvé dans le mythe de la race l’unique réponse à l’internationalisme soviétique.
Alain Vincenot donne la parole à soixante résistants. Ce sont des obscurs, des sans-grade, la plupart restés dans l’ombre et qui témoignent pour la première fois. Des hommes, des femmes, alors très jeunes, qui refusent de voir la France occupée. Ils ont ainsi écrit, imprimé, distribué des tracts, réalisé des faux-papiers, collecté des renseignements pour les forces alliées, fait sauter des ponts, caché ou organisé la fuite de familles juives, exécuté des SS ou des collaborateurs, connu les camps de concentration…
Alain Vincenot a sillonné la France, il a rencontré ces femmes et ces hommes, recueilli leurs témoignages. Pour la première fois, un livre rend donc hommage à ces héros de l’ombre, à ces anonymes qui ont changé le cours de l’Histoire.
« Ce qui est terrible chez un enfant, ce n’est pas tellement de savoir qu’il n’est pas aimé, et pourtant c’est important, mais c’est de ne pas pouvoir aimer parce que ce noble sentiment est rejeté des autres. » Daniel, un des « fils de Boches.»
Mis au rancard de l’Histoire, les enfants oubliés du pacte d’amitié et de réconciliation franco-allemand veulent rompre le silence. Nés de liaisons clandestines entre des jeunes appelés de la Wehrmacht, l’ennemi, et des femmes d’un pays qui les accueillait malgré lui, ces « enfants maudits » ont grandi dans la honte. Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils témoignent ici pour la première fois. Beaucoup se sont lancés sur les traces du père disparu. Certains ont trouvé leur famille allemande en recourant aux services d’information des Archives de la Wehrmacht à Berlin, la WASt. Alors submergée de demandes, celle-ci a décidé d’apporter son aide à ces enfants maudits. D’autres par contre poursuivent inlassablement leur quête. Ce livre de Jean-Paul Picaper et Ludwig Norz est pour eux un espoir. Puisse-t-il trouver un écho… et permettre à ces personnes de vivre leur singularité avec plus de sérénité.
Cet ouvrage inédit d’Alain Vincenot est un recueil d’une vingtaine de témoignages d’enfants juifs arrachés à la barbarie nazie, parmi les 60 000 qui ont été sauvés sur les 72 000 vivant en France à la fin des années 1930.
Je veux revoir maman ! sonne comme un leitmotiv, une parole sans cesse répétée par des petits êtres arrachés à leurs parents. Ces êtres qui, dans l’insouciance de l’enfance traverseront, malgré tout, la guerre. À travers leurs histoires, ces enfants devenus adultes expriment avec émotion leur souffrance toujours vivace. Mais aussi la grande part d’amour qui les lie à jamais à ceux qui leur ont permis de vivre et de donner la vie à leur tour.
Dans Le Crime d’aimer, Jean-Paul Picaper nous plonge dans l’Allemagne de 1943 : les nazis sont en train de perdre la guerre. La présence de six à sept millions de travailleurs étrangers et d’au moins autant de prisonniers de guerre rend nerveux les dirigeants et leurs serviteurs qui se livrent alors à une chasse impitoyable « aux traîtres ». La machine judiciaire se durcit. La misère s’est installée, les bombardements continuels et l’omniprésence de la Gestapo et de la Feldgendarmerie créent un profond climat d’insécurité.
Le Reich cherche alors à s’immiscer dans la vie privée des citoyens. Les sbires d’Hitler, de même qu’une partie de la population civile bardée de « bons sentiments » et qui croit encore en la victoire, s’emploient avec zèle à dénoncer tel ou tel voisin pour une bagatelle qui peut prendre des dimensions incommensurables : la prison, le camp de concentration. Le flirt ou l’amourette d’une femme allemande avec un étranger relève du délit politique. Or, le parti réclame des exemples. Ces femmes sont des cibles commodes pour les appareils de répression. Il est donc facile de se faire bien voir en les dénonçant. Pourtant, à leurs risques et périls, elles aimeront l’ennemi.
Rue des Rosiers : le quartier juif de Paris qui remonte au Moyen Âge. À partir du XIXe siècle, beaucoup de juifs d’Europe de l’Est, fuyant l’antisémitisme, y ont posé leurs valises. Ils l’ont alors appelé le Pletzl, la « petite place », en yiddish. Aujourd’hui, le Pletzl s’est « modernisé », mais ses murs n’ont oublié ni les joies du passé ni les malheurs endurés. Ils parlent pour peu qu’on sache les écouter. Comme parlent les anciens, dont les parents s’étaient enracinés sur ces quelques hectares parisiens.
Avant-guerre, ils avaient ainsi connu un village chaleureux, avec ses odeurs de charcuterie, de fromage fermenté et de hareng mariné, ses paliers vétustes et surpeuplés, ses ateliers… L’Occupation leur a volé leur enfance, leur adolescence. Ce sont ces destins brisés que nous rappelle ici Alain Vincenot.
Le 21 juillet 1944, Nina, l’épouse de Claus von Stauffenberg, l’auteur de l’attentat manqué contre Hitler, informe ses enfants que leur père a commis une faute grave et qu’il a été exécuté pendant la nuit. Ils n’apprendront la vérité qu’à la fin de la guerre. Lorsqu’ils comprendront que le mensonge de leur mère les avait protégés.
« La famille Stauffenberg sera anéantie jusqu’à son dernier membre », annonçait Himmler, le 3 août 1944. Désormais, pour les familles des conjurés, il ne s’agissait plus de politique mais de survie. La « Sippenhaft », la politique selon laquelle toute la famille devenait complice des crimes commis par un des siens, signifiait que Nina et ses enfants seraient arrêtés, interrogés, et peut-être exécutés. Elle est arrêtée deux jours plus tard, et commence alors près d’une année d’isolement. Elle se retrouve dans les prisons SS, dans le camp de concentration de Ravensbrück et, enfin, dans les hôpitaux.
Ses enfants sont enlevés par les nazis et placés dans un orphelinat sous un faux nom, en vue d’être adoptés. Enceinte, c’est sans doute cet enfant à venir qui a épargné à Nina l’exécution ; elle a donné naissance à sa fille Konstanze en prison. Basée sur des entretiens, de nombreux documents, lettres et archives, mais aussi des histoires orales transmises de génération en génération, cette chronique familiale se confond avec la grande Histoire dans ses moments les plus tragiques.
L’histoire du roman En attendant l’heure d’après est sans doute la plus bouleversante de la littérature roumaine. Commencé en 1943, il est achevé en 1955 et, en 1959, Dinu Pillat est arrêté, accusé de faire l’apologie des légionnaires, mouvement d’extrême-droite, qui a semé la terreur entre les deux-guerres en Roumanie. Confisqué à l’époque, le manuscrit a été découvert en 2010, et publié aussitôt.
L’auteur reconstitue en séquences quasi cinématographiques l’intimité de deux générations. Les parents d’un côté, accomplis socialement mais enlisés dans un confort léthargique. Et de l’autre les enfants, exaltés, les poings levés vers une société bourgeoise endormie. Aventuriers, intellectuels raffinés, anarchistes, parvenus, manipulés ou conscients de leurs actes, les adolescents veulent changer leur monde et se vouer à un idéal. Mais ils sont happés par l’idéologie destructrice des messagers. Ils perdent leur identité et leurs repères, et plongent dans la violence absurde et la trahison.
Eva Heyman représente pour Oradea ce que Anne Frank signifie pour Amsterdam. Deux adolescentes juives qui, chacune, ont tenu et gardé un journal, pendant que le monde était en train de changer suite à l’occupation nazie. Les deux sont mortes dans un camp d’extermination, Eva à Auschwitz et Anne à Bergen-Belsen.
Le journal commence le 13 février 1944 et s’achève le 30 mai 1944. Il a été sorti en cachette du ghetto d’Oradea dans lequel tous les juifs de la ville ont été rassemblés en mai 1944, par Mariska, la cuisinière hongroise de la famille. En juin 1944, Eva a été déportée. Elle est arrivée à Auschwitz le 6 juin, où elle est morte dans la chambre à gaz le 17 octobre. Elle avait treize ans.
Le « petit journal », comme Eva aimait l’appeler, offre des détails pénétrants sur ce que signifiait d’être alors enfant. A une époque où les restrictions avaient été renforcées sans que personne ne sache ce qui allait se passer. Il restitue de manière impressionnante le désastre imminent qui allait s’abattre sur des milliers de juifs d’Oradea. Le journal d’Eva Heyman a, avant tout, une valeur documentaire; il a été écrit entre les murs du plus grand ghetto du nord-ouest de la Transylvanie, déclaré comme modèle par les autorités fascistes de Budapest, en raison de la terreur instaurée.
L’historienne Brigitte Hamann revient sur l’existence minable d’Adolf Hitler, un marginal déboussolé par la grande ville, vivant de petits boulots. Il est tantôt porteur dans les gares, tantôt balaie la neige dans les rues de Vienne. Il est chômeur enfin, dormant sur des bancs publics, avant de trouver refuge dans un foyer d’accueil où il vivote pendant quatre ans. Sa période viennoise est faite d’échecs successifs, sa vie est celle d’un raté. Il échoue à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts, se fait renvoyer de ses emplois de fortune pour « insuffisance physique ».
En 1913, ne laisse présager son destin. Pourtant, il quitte la capitale de l’empire austro-hongrois, qu’il déteste, avec les éléments épars de sa future Weltanschauung. C’est ce que montre Brigitte Hamann, confirmant ce que le dictateur a écrit dans Mein Kampf. « J’y reçus les fondements de ma conception générale de la vie et, en particulier, une méthode d’analyse politique; je les ai plus tard complétés sous quelques rapports, mais je ne les ai jamais abandonnés. »
Mais Brigitte Hamann ne se contente pas d’identifier les sources viennoises du Führer; elle écrit aussi l’histoire culturelle et sociale de Vienne durant les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Mais vue par les yeux d’un jeune travailleur occasionnel, vivant seul et originaire de la province.
«La Vienne d’Hitler» n’est pas celle de la modernité intellectuelle et artistique des Zweig, Kokoschka, Freud ou Schiele. C’est celle des «petites gens», pleins d’incompréhension face à la modernité, des immigrants, des laissés-pour-compte, proies faciles pour d’obscures théories, en particulier celles qui leur donnaient le sentiment d’être malgré tout «quelque chose».
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’émigration russe en Europe offrait une diversité politique importante avec cependant une seule constante : le rejet du bolchevisme. Le déclenchement du conflit allait constituer une très rude épreuve et la question essentielle concernera l’attitude à adopter dans la guerre. Qui soutenir? Qui combattre? Les options étaient variées : depuis l’engagement dans la Résistance, en passant par l’union de tous les Russes dans la défense de la patrie jusqu’à la lutte contre le bolchevisme auprès d’Hitler sous uniforme allemand. Nicolas Ross analyse ce panorama dans toute sa complexité et ce qui en ressort est la difficile conclusion que pour tous les camps, l’histoire s’est terminée dans la désillusion et la tragédie.
Les quatorze nouvelles regroupées dans Arrêt sur le Ponte Vecchio sonnent, tels des éclats d’un miroir brisé reflétant les drames du XXe siècle, comme un appel au devoir de mémoire. Chacune d’entre elle correspond à un moment singulier de cette montée de la barbarie, du martyre des Slovènes dans l’Italie fasciste aux rescapés des camps de la mort.
D’inspiration autobiographiques, ces nouvelles font ainsi découvrir l’histoire slovène. La première partie se passe ainsi dans les années 1920. On y voit avec horreur la montée du fascisme et les chemises noires italiennes. La deuxième partie entraîne le lecteur vers les camps où Boris Pahor aura passé quelques temps. Alors que la troisième partie présente la ville de Trieste. Ce recueil est particulièrement exemplaire par la langue imagée de l’auteur, si belle et poétique.
Alors que l’atrocité et la cruauté des hommes sont la toile de fond de ce livre superbe, Boris Pahor ne cède jamais au désespoir, et nous livre un regard tour à tour désabusé, ironique ou tendre. Il aborde les relations entre Italiens et Slovènes, la cohabitation parfois difficile et surtout la façon d’envisager leur histoire commune. Une leçon d’humanité inoubliable.
Il a fallu quatorze ans, entre 1960 et 1974, à Mária Földes, pour écrire La Promenade, roman profondément autobiographique.
Sous la forme d’un monologue intérieur et de fragments narratifs, elle revient sur son enfance, la déportation, les traumatismes mais aussi le besoin de continuer à vivre. Des images surgissent, sans chronologie stable, comme des éclats de mémoire. Un simple détail du quotidien – un visage, une rue, un bruit – peut déclencher un retour brutal au passé. Au fil des lieux traversés, l’évocation d’Auschwitz, de la dictature communiste ou des pertes personnelles se fond dans un réseau mémoriel. Les événements reprennent corps avec une intensité saisissante, donnant à qui lit La Promenade la sensation d’avancer pas à pas au côté de la narratrice, en témoin silencieux de son errance intérieure.
Mária Földes (1925-1976) est une écrivaine juive hongroise originaire de Transylvanie, survivante de la Shoah. La Promenade, son roman autobiographique, a été publié en 1974, en langue hongroise. La même année, elle quitte la Roumanie pour l’Israël. Mária Földes met fin à ses jours en 1976.
Avec une préface signée par Ágnes Lev, la fille de Mária Földes.