Inédits jusqu’à ce jour en français, Les Carnets de Marina Tsvetaeva sont publiés ici dans leur intégralité. Ils représentent les documents les plus spontanés et les plus subjectifs dans l’héritage du poète. Véritable laboratoire d’écriture, ces Carnets constituent une œuvre littéraire majeure. Ils offrent en effet au lecteur la possibilité d’accéder aux sources mêmes de la création poétique.
Journal, carnets de travail, impressions de lectures, chronique de la vie au jour le jour ? Une chose est sûre : ces croquis furtifs et poignants allient le prosaïque au sublime. Fidèle à son art poétique, Tsvetaeva y conjure ainsi les assauts du réel par la magie de sa conscience dans un dialogue avec elle-même qui devient parfois dialogue entre le moi et le monde.
Commencé peu avant la Première Guerre mondiale pour prendre fin à la veille de la Seconde, cet exercice de lucidité livre les clés des secrets tsvetaeviens tout en ouvrant sur la scène de l’Histoire. Il n’entrave par ailleurs pas son avancée à travers les mondes intimes que le lecteur a appris à côtoyer au gré des poèmes et des proses édités précédemment. Dans son face-à-face toujours extrême avec le mot, dans son souci minutieux d’offrir l’éternité à l’infime, le poète se tient sur le qui-vive et entend non seulement le fracas de la destruction qui déferle sur sa patrie – et bientôt sur le monde – mais, aussi, le chuchotement intime des choses elles-mêmes en quête de noms nouveaux.
Pour accompagner l’édition française des Carnets la parole vivante et complice est donnée à ceux qui ont connu Marina Tsvetaeva, l’ont croisée ou aimée, à travers des notes, des réflexions ou des écrits divers. Grâce à la collaboration avec les Archives russes d’État de littérature et d’art, de nombreux documents, inédits pour la plupart, éclairent ces Carnets.
En 1973, lorsqu’il entreprend de tenir son journal, Alexandre Schmemann avait cinquante-deux ans et était une figure éminente de l’orthodoxie. Il notait alors que « dans les profondeurs, il y a beaucoup plus d’obscurité que de clarté ». Il y a consigné pendant dix ans ses doutes et ses peines, ses interrogations spirituelles ou ses frustrations, mais aussi sa joie de vivre ou ses bonheurs.
Ce matériel passionnant, probablement pas destiné à la publication, a été édité par sa femme en 2000 en anglais ; sa parution en russe, en 2005, a constitué un événement littéraire. C’est un véritable compte rendu intime de la vie d’Alexandre Schmemann, qui observait les autres, vivait avec eux et était en communion avec le monde. Il ne s’agissait pas pour lui de s’analyser, mais plutôt de se voir lui-même au milieu de la création. C’était aussi un moyen de « s’expliquer » à lui-même, de jouir de petits bonheurs, ou de s’attrister parfois.
Ce journal est une œuvre majeure. Ce journal est précieux tant par sa mine de renseignements sur l’histoire récente de l’Église orthodoxe en Occident, que par sa haute teneur spirituelle de même que par sa remarquable qualité littéraire. Avec les années, la présence et l’influence de l’héritage du père Alexandre ne diminuent pas, le sens de son action apparaît toujours plus clairement, et ne cesse d’inspirer et de nourrir les débats actuels. « Quel bonheur tout cela a été » – les ultimes mots du Journal – résonnent tel un testament, telle une émulation pour nous autres.
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À l’aube du XXe siècle, Sofia Andreïevna Tolstoï vient de passer la majeure partie de sa vie au côté de l’auteur de Guerre et Paix, l’illustre romancier et maître à penser russe. Elle décide alors d’entreprendre le récit de sa vie, en cherchant à se réapproprier cette part d’elle-même qui s’est consumée au contact du grand homme. Le besoin de Sofia Tolstoï de se confier à elle-même était fondamental. Mais, loin de suivre un récit linéaire, le lecteur est plongé dans les contradictions de cette femme de talent. Et qu’on découvre rongée parfois par l’orgueil et la jalousie.
Elle ne se borne pas à une simple description. En effet, à travers une sorte d’autoanalyse et dans un irrépressible besoin de comprendre, elle devient interprète de sa vie. On découvre une femme écrasée parfois par le génie de son mari, en proie à une sourde frustration, éternellement occupée par les soucis quotidiens. Ce témoignage est une matière première irremplaçable pour la connaissance intime de Tolstoï. L’œuvre de Sofia Andreïevna restitue ainsi, par le menu détail, son existence d’épouse de l’écrivain.
Le Cahier rouge: un simple cahier d’écolier sauvegardé par miracle qui accompagna Marina Tsvetaeva dans un moment décisif de sa vie à Paris, en 1932-1933. Il aurait dû disparaître, étant donné les circonstances mouvementées de son existence et de l’époque. Mais elle le confia à un ami avant de quitter la France et de repartir en URSS en 1939. Un cahier inédit où l’on peut lire à livre ouvert le déroulement de sa création poétique. Où l’on observe le poète à sa table de travail écrivant, cherchant et trouvant, tantôt sous le coup de l’inspiration, tantôt dans une endurante patience, le verbe poétique ; où l’on découvre enfin l’écriture en français d’une poétesse russe qui aurait pu devenir poétesse française.
Ce cahier célèbre aussi deux géants de la poésie, Pasternak et Maïakovski, les amours féminines, les passions charnelles, le bonheur du conte et de l’enfance perdue, tous les démons et les délices de l’imagination. Une histoire de la création sur un fond idéologique et politique qui déchira le siècle. Une époque terrible, où il est question de survie, où le crime totalitaire est irrémédiable, qui voit la fin de toute espérance, la disparition de la génération des poètes de l’Âge d’argent, la mort de la poésie.
Du même auteur aux Éditions des Syrtes: Correspondance avec Boris Pasternak, 1922-1936 (2005) Cet été-là, correspondance avec Nicolas Gronski – 1928-1933 (2005) Les Carnets (2008) Lettres à Anna (2003) Lettres du grenier de Wilno (2004) Poésie lyrique, 1912-1941 (2015). Édition bilingue en deux volumes: Poèmes de Russie, 1912-1920 et Poèmes de maturité (1921-1941), et en coffret.
Le 25 juillet 1920, Nelly Ptachkina tombait dans la cascade du Dard, au pied du Mont-Blanc. Elle avait dix-sept ans et laissait un journal, édité ensuite par sa mère, dans les années 1920. Joseph Kessel en publia des extraits dans ses Souvenirs d’un commissaire rouge.
Le Journal (1918-1920) recouvre la chronologie de la guerre civile depuis son déclenchement jusqu’au début des conflits russo-polonais, qui entraîneront la guerre soviéto-polonaise. Mue essentiellement par la nécessité d’une introspection liée à la construction de sa personnalité, Nelly Ptachkina fait de ses notes de véritables « rapports » sur son état intérieur face à ces complexes bouleversements historiques. Elle ignore alors – mais plus pour très longtemps – que vivre et s’observer, pour elle, sera synonyme de se penser comme témoin historique.
D’une maturité peu commune et d’une indépendance d’esprit absolue, Nelly, dont la personnalité est peu à peu façonnée par la présence constante de la mort et la perspective de la destruction du monde qui était le sien, reste cependant attachée à une Russie dont elle n’a pas encore compris ni accepté la disparition. Mais, face aux pogroms qui déchirent l’Ukraine et à l’explosion de la violence, l’émigration devient salut, même si c’est le cœur lourd qu’elle se sépare des paysages de son enfance. Images vues comme à travers le trou de la serrure, de façon parcellaire, fragmentée, floue. C’est ainsi que la révolution et la guerre civile apparaissent à un individu isolé, aux familles jetées dans la tourmente et, à plus forte raison, à une adolescente pensant son devenir dans un monde déstructuré.
Eva Heyman représente pour Oradea ce que Anne Frank signifie pour Amsterdam. Deux adolescentes juives qui, chacune, ont tenu et gardé un journal, pendant que le monde était en train de changer suite à l’occupation nazie. Les deux sont mortes dans un camp d’extermination, Eva à Auschwitz et Anne à Bergen-Belsen.
Le journal commence le 13 février 1944 et s’achève le 30 mai 1944. Il a été sorti en cachette du ghetto d’Oradea dans lequel tous les juifs de la ville ont été rassemblés en mai 1944, par Mariska, la cuisinière hongroise de la famille. En juin 1944, Eva a été déportée. Elle est arrivée à Auschwitz le 6 juin, où elle est morte dans la chambre à gaz le 17 octobre. Elle avait treize ans.
Le « petit journal », comme Eva aimait l’appeler, offre des détails pénétrants sur ce que signifiait d’être alors enfant. A une époque où les restrictions avaient été renforcées sans que personne ne sache ce qui allait se passer. Il restitue de manière impressionnante le désastre imminent qui allait s’abattre sur des milliers de juifs d’Oradea. Le journal d’Eva Heyman a, avant tout, une valeur documentaire; il a été écrit entre les murs du plus grand ghetto du nord-ouest de la Transylvanie, déclaré comme modèle par les autorités fascistes de Budapest, en raison de la terreur instaurée.
Fils de la poétesse russe Marina Tsvetaeva, Gueorgui Efron, affectueusement surnommé Murr par sa mère, est un adolescent cultivé et éveillé. Il livre dans son Journal un témoignage poignant sur les années qu’il a passées en URSS entre 1939 et 1944.
Entre soucis d’adolescents, réflexions sur la situation politique en Europe et quotidien d’un citoyen soviétique, ce Journal plonge le lecteur dans la réalité implacable de ce pays avant et durant la guerre. Murr commence ainsi à tenir son Journal dès son arrivée en URSS. Les dernières notes datent d’août 1943, quelques mois avant sa mort. Ce document relate le destin d’un adolescent happé par la terreur stalinienne et les années de guerre. Ce sont aussi les derniers moments et la fin tragique de Marina Tsvetaeva.
La première partie nous plonge dans la réalité soviétique la plus ordinaire et la plus brutale qui soit. Le lot commun de millions de Soviétiques. Murr l’observe et l’analyse au fur et à mesure qu’il la subit : files d’attente au guichet des prisons pour déposer des colis, s’enquérir du sort de Sergueï et Ariadna, méandres de la bureaucratie carcérale, difficultés pour se loger, se nourrir, trouver de l’argent, s’inscrire à l’école, etc.
La seconde partie s’ouvre sur la terrible année 1941. C’est l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, l’évacuation précipitée en Tatarie, puis le suicide de Tsvetaeva. Murr, devenu orphelin, désormais livré à lui-même, commence une vie errante et incertaine. Affaibli par la maladie, tourmenté par la faim devenue obsessionnelle, isolé et sans argent, il n’échappera pas à la mobilisation.
Ivan Chemanovski, Irinarkh de son nom orthodoxe, est un jeune homme de vingt-sept ans lorsqu’il est envoyé dans le Grand Nord de la Russie, en Sibérie occidentale, afin d’évangéliser les autochtones. Chasseurs, pêcheurs et éleveurs de rennes, ces populations pratiquaient toujours, en cette fin de XIXe siècle, leurs religions animistes. Chemanovski entreprend sa mission avec enthousiasme, tout en s’interrogeant sur l’accueil qui lui est réservé. Pourquoi ces hommes sont-ils aussi peu réceptifs à sa parole ? Quels sont leurs besoins, spirituels ou matériels ? Alors il écoute et il écrit.
Cet ouvrage se compose de textes publiés par Irinarkh Chemanovski dans des revues orthodoxes russes entre 1903 et 1911. Le lecteur découvre, en même temps que la nature sévère et grandiose, ces peuples appelés aujourd’hui Nenetses et Khantys, tels qu’ils apparaissaient aux yeux d’un homme venu de l’extérieur il y a plus d’un siècle. Nous entendons leur voix, restituée par l’auteur avec respect et modestie, ce qui rend son témoignage unique. Mais Chemanovski est aussi un homme moderne pour son époque. Il tente de faire son travail honnêtement et de comprendre ses semblables si dissemblables. Il n’hésite pas à remettre en cause certaines des idées reçues indiscutées dans la Russie de son temps et, en partie, encore aujourd’hui.
Vassili Rozanov: « Nous avons devant nous un solitaire, un rêveur égaré dans la réalité et dont les attitudes face aux événements politiques et sociaux sont une succession d’enthousiasmes et d’écoeurements, de coups de cœur, d’émotions exacerbées. L’apocalypse à laquelle il assiste – une Russie bafouée, un empire en loques – et dont les causes selon lui remontent loin dans l’histoire du christianisme, tisse le fil de sa tragédie personnelle au cours des trois dernières années de sa vie. Il ne la vit pas comme le pourfendeur nationaliste de 1914, le monarchiste des combats néoslavophiles d’autrefois, mais comme un être démuni, fragilisé par l’approche inexorable de fatales échéances, implorant, qui, au-delà de ses vieilles manies (le ventre fécondant des femmes, la nature et le rôle de la prostitution), de ses obsessions d’ordre quasi psychanalytique (la symbolique du phallus, l’accouplement), de ses passions « païennes » (la séduction des cultes antiques, la fascination de l’Égypte, l’énergie vitale du paganisme et le secret de leurs « mystères »), de ses bêtes noires aussi (toute la veine « radicale » de la littérature russe, le démonisme de Gogol), et surtout, essentiellement même, au-delà de son tourment intérieur constant : la « face sombre » du Christ, le caractère mortifère de l’enseignement évangélique (tourment qui en 1918 prendra la forme d’un combat pathétique), ne tient qu’à une unique chose : l’amour, ne recherche qu’une unique chose : la tendresse en Dieu. Un amour qui englobe la chaleur vivifiante des corps, la sensualité des contacts, l’intimité des rapports charnels, le tout enveloppé dans une infinie tendresse sous le regard protecteur de Dieu à la fois Père bienveillant et Consolateur pacifiant. » Extrait de la préface de Jacques Michaut-Paterno.