L’historienne Brigitte Hamann revient sur l’existence minable d’Adolf Hitler, un marginal déboussolé par la grande ville, vivant de petits boulots. Il est tantôt porteur dans les gares, tantôt balaie la neige dans les rues de Vienne. Il est chômeur enfin, dormant sur des bancs publics, avant de trouver refuge dans un foyer d’accueil où il vivote pendant quatre ans. Sa période viennoise est faite d’échecs successifs, sa vie est celle d’un raté. Il échoue à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-arts, se fait renvoyer de ses emplois de fortune pour « insuffisance physique ».
En 1913, ne laisse présager son destin. Pourtant, il quitte la capitale de l’empire austro-hongrois, qu’il déteste, avec les éléments épars de sa future Weltanschauung. C’est ce que montre Brigitte Hamann, confirmant ce que le dictateur a écrit dans Mein Kampf. « J’y reçus les fondements de ma conception générale de la vie et, en particulier, une méthode d’analyse politique; je les ai plus tard complétés sous quelques rapports, mais je ne les ai jamais abandonnés. »
Mais Brigitte Hamann ne se contente pas d’identifier les sources viennoises du Führer; elle écrit aussi l’histoire culturelle et sociale de Vienne durant les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Mais vue par les yeux d’un jeune travailleur occasionnel, vivant seul et originaire de la province.
«La Vienne d’Hitler» n’est pas celle de la modernité intellectuelle et artistique des Zweig, Kokoschka, Freud ou Schiele. C’est celle des «petites gens», pleins d’incompréhension face à la modernité, des immigrants, des laissés-pour-compte, proies faciles pour d’obscures théories, en particulier celles qui leur donnaient le sentiment d’être malgré tout «quelque chose».
Eduard von Löwenstern, alors aide de camp du général de Pahlen, commence la rédaction de ses Mémoires en 1814. Elles sont une description minutieuse de l’Europe du début du XIXe siècle et un exposé militaire de premier ordre. Grâce à l’incontestable talent de conteur de l’auteur, ils donnent une forte impression d’authenticité morale. La passion de Löwenstern pour le métier des armes s’exprime avec force, mais les descriptions crues des atrocités de la guerre ne sont pas moins sincères et portent le sceau d’une vérité sans masque ; authentique également, la morgue exagérée que lui donnait son rang et qu’expliquent l’époque et les conditions dans lesquelles il vivait. Ce document est aussi et surtout un étonnant récit d’aventures vécues par un personnage haut en couleur et en panache, amateur de femmes et de duels.
Fils de la poétesse russe Marina Tsvetaeva, Gueorgui Efron, affectueusement surnommé Murr par sa mère, est un adolescent cultivé et éveillé. Il livre dans son Journal un témoignage poignant sur les années qu’il a passées en URSS entre 1939 et 1944.
Entre soucis d’adolescents, réflexions sur la situation politique en Europe et quotidien d’un citoyen soviétique, ce Journal plonge le lecteur dans la réalité implacable de ce pays avant et durant la guerre. Murr commence ainsi à tenir son Journal dès son arrivée en URSS. Les dernières notes datent d’août 1943, quelques mois avant sa mort. Ce document relate le destin d’un adolescent happé par la terreur stalinienne et les années de guerre. Ce sont aussi les derniers moments et la fin tragique de Marina Tsvetaeva.
La première partie nous plonge dans la réalité soviétique la plus ordinaire et la plus brutale qui soit. Le lot commun de millions de Soviétiques. Murr l’observe et l’analyse au fur et à mesure qu’il la subit : files d’attente au guichet des prisons pour déposer des colis, s’enquérir du sort de Sergueï et Ariadna, méandres de la bureaucratie carcérale, difficultés pour se loger, se nourrir, trouver de l’argent, s’inscrire à l’école, etc.
La seconde partie s’ouvre sur la terrible année 1941. C’est l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, l’évacuation précipitée en Tatarie, puis le suicide de Tsvetaeva. Murr, devenu orphelin, désormais livré à lui-même, commence une vie errante et incertaine. Affaibli par la maladie, tourmenté par la faim devenue obsessionnelle, isolé et sans argent, il n’échappera pas à la mobilisation.
La correspondance des époux Lossev est un document exceptionnel sur le quotidien du camp: le froid, la faim, les travaux « généraux », les criminels, les transferts, les incessantes démarches entreprises dans le but d’obtenir une révision de peine, l’obscurité, l’humidité, les châlits rapprochés, l’existence dans des « baraquements où les hommes sont serrés comme des harengs ». Dans les tréfonds de cet enfer résonnent deux voix qui n’en forment qu’une. La première est inquiète, interrogative, révoltée, en quête de sérénité. Alors que la seconde est douce, régulière, tendre, très proche, très intime. Valentina Losseva cherche à bercer l’âme épuisée de son compagnon.
La correspondance des Lossev n’a été publiée dans son intégralité, en Russie, qu’en 2005. C’est ainsi une occasion unique d’entrevoir l’âme du penseur, de connaître le regard qu’il a posé sur une situation existentielle extrême qui contribuait à révéler l’essence de l’homme.
Ivan Chemanovski, Irinarkh de son nom orthodoxe, est un jeune homme de vingt-sept ans lorsqu’il est envoyé dans le Grand Nord de la Russie, en Sibérie occidentale, afin d’évangéliser les autochtones. Chasseurs, pêcheurs et éleveurs de rennes, ces populations pratiquaient toujours, en cette fin de XIXe siècle, leurs religions animistes. Chemanovski entreprend sa mission avec enthousiasme, tout en s’interrogeant sur l’accueil qui lui est réservé. Pourquoi ces hommes sont-ils aussi peu réceptifs à sa parole ? Quels sont leurs besoins, spirituels ou matériels ? Alors il écoute et il écrit.
Cet ouvrage se compose de textes publiés par Irinarkh Chemanovski dans des revues orthodoxes russes entre 1903 et 1911. Le lecteur découvre, en même temps que la nature sévère et grandiose, ces peuples appelés aujourd’hui Nenetses et Khantys, tels qu’ils apparaissaient aux yeux d’un homme venu de l’extérieur il y a plus d’un siècle. Nous entendons leur voix, restituée par l’auteur avec respect et modestie, ce qui rend son témoignage unique. Mais Chemanovski est aussi un homme moderne pour son époque. Il tente de faire son travail honnêtement et de comprendre ses semblables si dissemblables. Il n’hésite pas à remettre en cause certaines des idées reçues indiscutées dans la Russie de son temps et, en partie, encore aujourd’hui.
Sur la carte mentale de l’anéantissement des Juifs dont dispose le lecteur français, un lieu devenu symbole absolu – Auschwitz – tend à absorber tous les autres. De même, un mode d’extermination – la chambre à gaz – à désigner la Shoah dans son ensemble. (…) La figure du SS est ainsi nécessairement convoquée dès lors que nous nous représentons le génocide. Il accueille les convois sur le quai, on le retrouve dans l’encadrement des foules menées vers les sites de massacre. Or, il nous faudra d’emblée, pour aborder le témoignage d’Egon Berger, complexifier notre imagerie du crime de masse. À Jasenovac, camp d’extermination (officiellement « camp de rassemblement ») pour Serbes, Roms, Juifs et opposants, un des premiers et des plus meurtriers de la Seconde Guerre mondiale, on ne le verra pas, le lieu étant géré uniquement par des oustachis. On ne verra pas non plus de chambres à gaz, les moyens de tuerie y étant les plus primitifs et les plus cruels ». Luba Jurgenson, extrait de la postface
Certains hommes sont porteurs d’une ferveur communicative. Penseurs et bâtisseurs: tels furent, parmi d’autres, Jean Monnet, Raymond Aron, Louise Weiss ou Laurent Schwartz. Des personnalités exceptionnelles dont les parcours démontrent un profond sens de l’Histoire ainsi que la fécondité du rapport entre la pensée et l’action.
S’appuyant sur ces figures exemplaires, Thierry de Montbrial décrypte les enjeux politiques et culturels du XXème siècle et se projette dans le siècle suivant. « Il est nécessaire d’espérer pour entreprendre ». Cette certitude, reflet de son itinéraire intellectuel et de son expérience internationale, l’auteur l’applique notamment à la construction européenne, le projet selon lui le plus ambitieux du siècle passé et qui préfigure le monde à venir. Récusant l’idée de fossé infranchissable, Thierry de Montbrial réinterprète les notions de culture ou d’identité et propose une vaste réflexion sur l’aventure humaine.
Marina Tsvetaeva, ma mère rassemble des souvenirs de la petite fille puis de l’adolescente à travers les errances de sa mère. C’est une Tsvetaeva prise dans la vie de tous les jours, celle qui consiste à trouver de quoi manger, de quoi se chauffer, de quoi se vêtir. Ariadna assiste à son travail, à ses rites, à ses habitudes, à ses angoisses face à la création, à la poésie. Elle évoque des bouleversements incessants, des changements de domicile comme de pays ; les villes, les maisons et les gens se succèdent et se superposent. Elle balaie les ombres qui planent sur le personnage de Marina, décrit des périodes et des rencontres, traque les gestes, les regards, les réactions. C’est aussi toute une Russie sur le point de devenir URSS que nous dévoile Ariadna Efron, animée par certains des plus grands esprits de l’époque, intellectuels et artistes : un milieu incroyable, un peu irréel, dans lequel la fille de Marina Tsvetaeva a baigné si longtemps.
Et le portrait qui ressort de ces pages est à l’image de leur relation : tendre, complice, admiratif mais sans l’ombre d’une concession. Un livre essentiel pour une connaissance intime de Marina Tsvetaeva.
Pendant l’été 1812, Napoléon, le maître de l’Europe, envahit la Russie avec la plus grande armée jamais vue, convaincu qu’il allait tout balayer devant lui. Mais moins de deux ans plus tard, son empire s’était effondré, et la Russie avait triomphé. Cet ouvrage est le premier à analyser en profondeur le rôle crucial joué par la Russie dans les guerres napoléoniennes, en faisant revivre avec une maîtrise sans précédent le combat entre les deux empires. Exhumant le gisement inexploité des archives militaires russes, Dominic Lieven vient contrecarrer, par le biais d’une démarche scientifique rigoureuse et de documents inédits, les interprétations communément admises d’une histoire qui s’était arrêtée à Borodino.
La Fin de l’Empire des Tsars, un ouvrage qui renverse les perspectives. Et si l’histoire dramatique de la Russie au XXème siècle – le coup d’État bolchevique, la guerre civile, deux famines et le goulag – n’était que la conséquence du rassemblement général des troupes russes le 30 juillet 1914 ? Et si l’Ukraine joua un rôle de tout premier plan dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale ?
Dominic Lieven, historien britannique de renommée mondiale, raconte dans ce livre magistral quel fut le rôle de la Russie dans la descente vers 1914. Armé d’un impressionnant corpus de sources inédites, il étudie à la loupe la machine infernale qui aboutit au conflit. Il donne ainsi la parole à de nombreux protagonistes. Depuis les journalistes et les intellectuels « faiseurs d’opinion » jusqu’aux ministres et, bien sûr, au tsar Nicolas II.
Avec Lieven, l’histoire diplomatique russe s’enrichit enfin des fameuses « forces profondes », chères au grand historien des relations internationales qu’était Pierre Renouvin. Mais le récit de Dominic Lieven n’est pas uniquement centré sur la Russie. Sa grande originalité est d’inscrire ce pays dans un contexte beaucoup plus vaste. Un contexte qui s’apparente à un véritable bras de fer entre empires et nationalismes fin XIXe – début XXe siècle. Riche en comparaisons stimulantes et en hypothèses osées, cet ouvrage est donc appelé à devenir une référence non seulement pour comprendre les origines de la Première Guerre Mondiale, mais aussi pour repenser l’histoire européenne – notre histoire.
Nicolas Ross s’attache ici au général Piotr Nikolaïevitch Wrangel qui fut, entre avril et novembre 1920, le chef suprême civil et militaire du dernier gouvernement blanc qui, en Crimée, s’opposait à l’avancée inéluctable de l’Armée rouge. L’État créé par Wrangel avait tenté de survivre à une époque qui lui était peu favorable. Il appelait la paysannerie russe à lutter à ses côtés, alors que celle-ci rêvait à une vie paisible après trois années de révolution et de guerre civile. Les pays européens, sortis épuisés de la Première Guerre mondiale, cherchaient à éviter tout ce qui aurait pu les replonger dans une aventure militaire. Wrangel continuait à faire la guerre alors qu’en Europe on ne parlait que de paix. Il refusait tout compromis avec les bolcheviques, alors que le gouvernement britannique tentait d’établir des relations commerciales avec l’État soviétique. Cependant, le bilan du général Wrangel reste exceptionnel. Il a redonné le moral et une discipline à ses troupes, les transformant en une véritable armée. Il a mené avec succès une réforme paysanne remarquable et une refonte des institutions locales réfléchie et équilibrée. Il a assuré le ravitaillement à une Crimée surpeuplée, saturée de réfugiés civils et militaires. Il a obtenu la reconnaissance de facto de son gouvernement par la France. Et enfin, et c’est probablement son plus grand exploit, il a réussi, alors que tout semblait perdu, à organiser l’évacuation de près de 150 000 civils et militaires, qui lui avaient confié leur existence. Ils ont pu ainsi échapper aux massacres de masse qui se sont déchaînés en Crimée après l’arrivée des bolcheviques et trouver refuge dans cet « exil », dont ils constitueront l’élément le plus caractéristique.
« Cet ouvrage est remarquable à plus d’un titre. C’est d’abord un rappel concis et documenté des racines historiques de la Russie. Érudit, le prince Volkonski nous fait toucher de près l’unité de cet immense territoire, gouverné pendant plusieurs siècles par une seule dynastie, celle des Rurikides, dont descend sa famille. Les vicissitudes sont nombreuses: démembrement dû à l’invasion mongole, occupation de terres russes par la Pologne et la Lituanie, marche pour l’unité. Toutes participent de la formation de l’identité nationale, un facteur clef pour mieux comprendre les Russes et la Russie à travers l’histoire.
Cette unité russe retrouvée devient la cible d’une politique concertée de l’Europe. Les menées de l’Autriche-Hongrie, de l’Allemagne, puis celles des États-Unis d’Amérique et celles des anciens alliés de la Russie pendant la Grande guerre sont brillamment exposées et dénoncées avec vigueur par l’auteur, qui s’appuie là sur son expérience de militaire et de diplomate. Il remet les pendules à l’heure avec une vivacité qui tient constamment le lecteur en haleine. Mais sa lucidité vis-à-vis des enjeux politiques n’a d’égale que son inquiétude face à la manipulation des esprits. Par ce biais, il nous offre aussi une image émouvante de son identité d’exilé, celle des Russes de la première émigration.
La crise ukrainienne actuelle plonge ses racines dans ce passé complexe, le nier est une folie dangereuse. En ce sens, ce livre apporte une aide précieuse à qui veut y comprendre quelque chose. Bien des éléments analysés par le prince Volkonski gardent une redoutable actualité : la haine de la Russie cultivée par certains, l’étonnement douloureux que cette agressivité suscite chez les Russes, l’hypocrisie intéressée des pays européens. L’entreprise de désinformation se poursuit, favorisée comme jamais en Europe par l’ignorance de générations auxquelles on a enseigné le dédain de l’histoire et de la géographie. » Prince Dimitri Schakhovskoy
Mage, guérisseur, homme de Dieu, ou imposteur, intrigant et espion ? Un siècle après sa mort, Grigori Efimovitch Raspoutine (1863-1916) ne cesse d’intriguer les historiens et le large public. Sa personnalité peu commune et son rôle supposé dans la chute de l’empire russe ont inspiré romanciers et dramaturges. On lui a en effet souvent attribué un rôle qui n’était pas le sien. La culture populaire en a fait un « moine fou », un « hypnotiseur » qui a précipité la Russie dans l’horreur de la guerre civile. Les bolcheviks le tenaient pour le symbole pouvoir tsariste corrompu. Mais qu’en est-il en vérité ? L’ouvrage du général Spiridovitch plonge au coeur des événements qui ont conduit à l’assassinat de Raspoutine. L’auteur a en effet instruit l’affaire depuis le début, rassemblant les pièces du puzzle, interrogeant tous les protagonistes, les proches du « starets » comme ses ennemis les plus acharnés, faisant de son enquête méticuleuse un véritable roman.
Cet ouvrage, le plus complet et le plus proche des événements tels qu’ils se sont passés, écrit par le chef de la sûreté secrète de Nicolas II, permet au lecteur de comprendre « l’incroyable aventure de ce simple moujik sibérien qui réussit à capter la confiance des souverains russes et à la garder, malgré toutes les attaques, jusqu’à son assassinat par le prince Ioussoupov » (M. Bénouville).
Le général Koutiepov (1882-1930) occupe dans la mémoire de l’émigration russe blanche une place bien à lui, à la fois unique et presque banale. Simplicité, rigueur morale, courage, intelligence immédiate des situations et des faits concrets, autorité naturelle, constance, honnêteté scrupuleuse, amour viscéral du peuple russe, fidélité aux valeurs éternelles de la Russie… Sa personnalité semble aussi largement se retrouver dans le type caractéristique de l’officier russe. Amoureux d’une patrie idéale, il est en fait proche de son peuple et de ses hommes. Ce général est prêt à servir son pays avec simplicité et abnégation. La grande littérature russe, depuis Pouchkine, fourmille d’ailleurs de personnages qui rappellent Koutiepov.
L’un des agents soviétiques qui avaient participé à son enlèvement en janvier 1930 lui a d’ailleurs rendu un bel hommage en affirmant qu’il était le « principal générateur d’idées et le chef incontesté des officiers de l’émigration, surtout des plus jeunes. C’était une idole pour la jeune génération des officiers blancs ».
Nicolas Ross, spécialiste de l’histoire russe, fait ainsi revivre sous sa plume cette figure incontournable d’une période charnière de la Russie.
La provocation est l’essence de la modernité. Les révolutions qui ont accouché du monde moderne ont marqué les étapes d’une décadence d’autant plus inexorable qu’elle a pris le visage du progrès. Le principe totalitaire est donc aussi universel que la présence en chacun de nous du « tiers inclus ». A savoir l’espionnage des âmes exercé par un pouvoir inquisiteur qui s’installe à l’intérieur même des consciences. Ce principe tire son origine de la promesse du Christ de ne jamais quitter ses disciples.
Prenant appui sur l’affaire Azef, emblème de la provocation à la veille de la Première Guerre mondiale, déconstruisant un faux antisémitisme pour décrypter le mécanisme d’une intoxication de masse, guidé par Vassili Rozanov qui a posé les jalons de la « théologie de la provocation » en la mettant lui-même en pratique pour mieux en dénoncer les tenants et les aboutissants, Gérard Conio chemine à travers les grands bouleversements intellectuels de la culture russe pour dénoncer une vérité occultée: l’essence de la provocation est dans l’inversion des valeurs. Et les catastrophes qui ne cessent d’ébranler le monde au nom de la démocratie et des « droits humains » sont la meilleure preuve de cette mystification. Phénomène qui s’appuie sur les grands sentiments pour nous fermer les yeux sur des vérités que nous refusons de voir.
Qui était le généralissime Alexandre Souvorov (1729-1800)? Le barbare qui a massacré les citoyens de Varsovie en 1794? L’extravagant énergumène dont les excentricités frappaient l’imaginaire des Européens? Le sauvage guerrier qui mit en déroute les armées ottomane et française? La réalité est plus subtile.
Cultivé, lettré, armé de connaissances de la littérature classique, d’une volonté de fer, Souvorov a permis la renaissance de l’armée de Pierre-le-Grand. Son génie tenait en ces trois principes: le coup d’œil, la rapidité et le choc. Aussi, son Art de vaincre, résumé de sa science militaire, étonnait ses contemporains. Ses décisions imprévisibles et, à première vue, funestes lui ont pourtant valu ses victoires. Il livra soixante-trois batailles, et les remporta toutes.
Mais son originalité et sa modernité tiennent en ce que pour lui, à une époque où les soldats n’étaient que chair à canon, l’homme représentait sa préoccupation première. Education, formation, humanité, hygiène sont les qualités qu’il exige de la troupe. Le soldat est son frère, à qui il s’adresse dans son langage qui, tout comme son comportement désintéressé et fantasque, étonnera et offusquera les généraux issus de la noblesse européenne.
Le livre du général Serge Andolenko, solidement documenté, relate la vie, les idées et l’héritage d’un des plus célèbres meneurs d’hommes de l’histoire, génie militaire qui contribua à la renaissance de la Russie.