Genèse, création et premier homme

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Le texte ici traduit est une réflexion profonde du père Seraphim Rose sur le Livre de la Genèse, structurée par sa fidélité aux Pères de l’Église. Cette étude développe une critique raisonnée et inspirée de la fameuse théorie de l’évolution que Charles Darwin, reprenant l’idée de son grand-père Erasme, répandra dans les sphères pensantes de son siècle. Dès lors, l’évolutionnisme allait connaître en Occident le succès que nous lui connaissons et qui prime encore aujourd’hui sur toute autre explication de l’origine de l’Homme.

Ce livre met en lumière l’origine et la condition primordiale de l’homme et du cosmos, montrant comment ces mystères sont inextricablement liés à ceux de la rédemption du Christ. Au-delà des arguments rationnels ou scientifiques, il présente la vision qu’avaient les saints Pères de la volonté divine vis-à-vis de l’humanité.


Extrait (chapitre I)
Genèse, création et premier homme
du père Seraphim Rose, Éditions des Syrtes, 2016

La science et les saints Pères

Note de l’éditeur américain St. Herman of Alaska Brotherhood, Platina, Californie :
« Ce chapitre est tiré des notes du père Seraphim Rose trouvées après sa dormition. Chaque section représente un ensemble séparé de notes. Nous avons choisi et arrangé les notes qui procurent à nos yeux la meilleure introduction aux chapitres qui suivent. »

1 – La vraie théologie et le savoir séculier
Les assauts de la pensée athée moderne contre le christianisme ont été si efficaces que nombre de chrétiens orthodoxes sont actuellement sur la défensive, ressentent un sentiment d’infériorité dans leur propre sagesse orthodoxe, et sont prêts à admettre qu’il existe une vérité et une sagesse à trouver dans la connaissance moderne séculière sur des questions à propos desquelles l’orthodoxie n’a point d’« opinion ». Ainsi sous-estiment-ils l’immensurable richesse de la tradition des saints Pères, qui nous procure, à nous chrétiens, une sagesse non pas seulement sur des sujets limités au domaine ecclésial ou théologique, mais aussi sur beaucoup d’autres thèmes. La sagesse des Pères se comprend comme une philosophie globale de la vie chrétienne orthodoxe, incluant l’attitude à adopter vis-à- vis des convenances modernes, du savoir scientifique, et des autres choses qui n’existaient pas encore sous leur forme actuelle à leur époque.

La théologie romaine catholique, il y a longtemps déjà, a abandonné toute tentative de donner la norme de sagesse aux hommes contemporains, avec pour résultat qu’il est maintenant « généralement admis » que les réponses à de nombreuses questions modernes sont à trouver chez les « hommes sages » de notre temps – scientifiques et même philosophes.

Les chrétiens orthodoxes en savent davantage et doivent faire très attention lorsqu’ils décident jusqu’à quel point croire ces « hommes sages ». L’une des confusions communes est l’interprétation du Livre de la Genèse, tout spécialement du point de vue de la théorie pseudo-scientifique de l’évolution. Il n’est pas exagéré de dire que bien des gens, y compris parmi les chrétiens orthodoxes, considèrent que cette science a beaucoup à dire pour aider les chrétiens à « interpréter » le texte de la Genèse. Ici nous allons étudier cette hypothèse – non pas en examinant la théorie de l’évolution elle-même, à propos de laquelle bien sûr les saints Pères ne parlent pas, puisque c’est un produit de la pensée des « Lumières » des XVIIIe et XIXe siècles, inconnu des siècles antérieurs – mais essentiellement en examinant l’attitude des saints Pères envers la connaissance séculière, d’une part, et les principes qu’ils appliquent pour la compréhension et l’interprétation de la Genèse, d’autre part. (Ainsi que leur interprétation de la Genèse elle-même.)

Personne n’oserait dire que les saints Pères, et les chrétiens orthodoxes en général, sont « contre la science », c’est-à-dire opposés aux connaissances scientifiques, tant qu’elles consistent réellement dans la connaissance de la nature. Puisque Dieu est l’auteur à la fois de la révélation et de la nature, il ne peut y avoir de conflit entre la théologie et la science, aussi longtemps que toutes les deux sont véridiques et demeurent dans la sphère de leurs compétences naturelles. D’ailleurs, les Pères saints qui ont commenté le Livre de la Genèse n’hésitaient pas à utiliser les connaissances scientifiques de leur époque, du moment qu’elles étaient applicables à leur sujet. Ainsi Fr. Michael Pomazansky, dans un article avisé comparant l’Hexaemeron de saint Basile le Grand avec les Homélies sur le Jour de la Création de saint Jean de Kronstadt, note que «l’Hexaemeron de saint Basile demeure jusqu’à un certain degré une encyclopédie des connaissances des sciences naturelles de son temps dans leurs conclusions positives », son intention étant de montrer aux créatures la grandeur visible et évidente de Dieu. La connaissance des sciences naturelles, bien sûr, fait partie de celles qui sont constamment susceptibles de corrections en fonction des nouvelles découvertes obtenues par l’observation stricte et l’expérimentation, et c’est pourquoi nous pouvons trouver des erreurs en ce domaine dans les écrits de saint Basile comme des Pères saints, de même qu’il peut se trouver des erreurs dans le travail de quiconque écrivant sur des faits scientifiques.

Ces erreurs ne dévaluent en rien des œuvres comme l’Hexaemeron, où les faits scientifiques ne sont jamais utilisés que comme des illustrations des principes qui dérivent non pas de la science naturelle, mais de la révélation. Du point de vue de la connaissance des faits de la nature, les travaux modernes de la science sont évidemment supérieurs à la partie « scientifique » de l’Hexaemeron ou d’ouvrages similaires des Pères saints, puisque basés sur des observations bien plus précises de la nature. C’est l’unique aspect où la science peut être dite supérieure ou en mesure « d’améliorer » les écrits des saints Pères, mais c’est un point cependant qui demeure accessoire chez les saints Pères, par rapport aux autres sujets, d’enseignement théologique et moral.

Mais faisons avec soin la part entre des faits scientifiques réels et quelque chose de bien différent qui, de nos jours où les divers types de savoir ne sont souvent pas soigneusement distingués, est souvent confondu avec un « fait ». Dans le même article, Fr. Michael Pomazansky continue :
« Saint Basile admet tous les faits scientifiques de la science naturelle. Mais il rejette les conceptions philosophiques, ou les interprétations des faits, qui lui étaient contemporaines : la théorie mécaniste de l’origine du monde, l’enseignement de l’éternité et du non-commencement du monde naturel [et les théories du même genre]. Saint Basile le Grandsavait comment s’élever au-dessus des théories de son époque concernant les principes du monde, et son Hexaemeron se présente comme un lumineux et sublime système qui révèle le sens de la Genèse, et règne au-dessus de toutes ces théories comme un aigle planant au-dessus de créatures qui ne peuvent que ramper sur terre. »

Les conceptions, les théories de la science d’aujourd’hui (telle la théorie de l’évolution) sont visiblement du même ordre que cette partie de la science contemporaine de saint Basile qu’il rejetait, dans la mesure où elle s’opposait à la révélation chrétienne. Nous verrons dans ce qui suit si la théorie de l’évolution est ou n’est pas une exception à cette règle générale qui veut que les spéculations philosophiques indépendantes des non-chrétiens(qui revêtent toujours plus ou moins l’aspect du « fait scientifique » afin de les appuyer) n’aient rien en commun avec la conception du monde chrétienne orthodoxe qui, elle, est fondée sur la révélation divine telle qu’elle fut interprétée et transmise par les Pères saints.

Une chose encore doit être ajoutée ici quant à la distinction entre les vraies nature et qualité du savoir théologique et celles du savoir scientifique. Le premier procède de la révélation donnée par Dieu et est jugé selon sa fidélité envers cette révélation, et il conduit l’âme à s’élever jusqu’à sa Source ; tandis que le savoir scientifique procède et se déduit de faits issus du monde physique et n’a pas d’autre but que de rester fidèle aux faits. Il suffit de lire les commentaires sur la Genèse de saint Basile le Grand, saint Jean Chrysostome, saint Jean de Kronstadt, ou n’importe lequel des saints Pères, pour voir comment ils utilisent constamment le savoir qui leur est disponible – que ce soit le savoir théologique des actes de Dieu ou simplement le savoir scientifique des créatures – pour élever l’esprit du lecteur vers le Créateur et lui fournir des instructions morales : mais jamais en se satisfaisant du simple savoir abstrait des choses.

Nous aurons l’occasion ultérieurement de rappeler les différences entre savoir séculier et théologique. Pour l’instant, il nous est suffisant de savoir que l’enseignement séculier ne peut rien nous apprendre sur la révélation divine qui ne soit contenu dans cette révélation. Essayer de le faire serait tenter de mesurer le divin par le raisonnement humain. En particulier, ceux qui pensent pouvoir « interpréter » des parties de la Genèse au moyen de la théorie évolutionniste doivent s’atteler à trouver des évidences claires et théologiques de cette théorie dans la révélation divine.

La suite ici: Genèse, création et premier homme, du père Seraphim Rose, Éditions des Syrtes, 2016 

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