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Leskov
Publiés aux éditions des Syrtes
Autour d’un samovar, un homme raconte les aventures d’un jeune ingénieur Allemand venu en Russie pétri d’illusions mais extrêmement volontaire. Le lecteur suit ainsi les pérégrinations d’Hugo Pectoralis dans une histoire ponctuée de rebondissements à répétition et toute tendue vers le suspense. Le héros débarque dans un petit village reculé de la campagne russe. Il y est chargé de moderniser une grosse exploitation agricole en introduisant des méthodes novatrices de travail. Doté d’un volonté de fer, il apprend le russe en six mois, grimpe dans la hiérarchie, déterminé à imposer sa vision du monde qui, pense-t-il, améliorera le sort des paysans et générera des profits à l’entreprise. Mais, projeté dans l’univers inconnu de la Russie profonde, prisonnier de sa vanité et de son entêtement, Pectoralis s’enlise. Il connaît rapidement des démêlés avec Safronytch, un brave paysan veule et ivrogne qui, involontairement, le conduit à sa perte. Car les moujiks l’observent, incrédules, le narguent, jusqu’à ce qu’il devienne la risée du village tout entier. Composé de petites saynètes, le récit dépeint avec force détails le personnage d’Hugo et sa volonté de fer, un trait de caractère qui revient comme un leitmotiv.

L’ambiance des campagnes russes et de la petite industrie plonge le lecteur dans l’atmosphère particulière des grands classiques russes. La force du livre est celle du skaz, histoire narrée par des grands conteurs qui expliquent leur vision du monde. À partir d’un rien, Leskov développe tout un univers qu’il dépeint avec subtilité tout en gardant en tête ce qu’il veut démontrer : la volonté de fer des Allemands ne dépasse pas le patriotisme russe. Ce récit ressemble à une fable, avec son lot d’images et sa morale finale.

Le grand écrivain se montre léger et facétieux, tout en gardant un arrière-fond empreint d’une sourde gravité.

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Paru en 1870, le roman de Nikolaï Leskov À couteaux tirés décrit, sur fond de trame policière, la décomposition d’une société au bord de ce qu’il a appelé « un cataclysme inéluctable ».  De même, déjà  lors de la révolution de 1905, Léon Bakst illustrait dans son tableau Terror Antiquus la chute imminente de l’Empire. Mais le cataclysme inéluctable prédit par Leskov sera la révolution de 1917. On voit aisément le côté visionnaire du romancier.

Par l’acuité de son observation, Leskov apporte un éclairage singulier sur le nihilisme d’une époque qui rappelle étrangement la nôtre.

Ce roman méconnu, maudit dès sa parution, a longtemps été interdit par la censure soviétique. Il a en effet récemment été redécouvert  dans l’édition russe. Sa traduction comble assurément une lacune dans notre connaissance à la fois de l’histoire et de la littérature russes.

Il s’agit d’une œuvre littéraire brillante, à plusieurs strates. Et dont la clef est une vision du monde qui décèle, dans les convulsions du présent, les prémisses de l’avenir. Celui de notre monde, dont la faillite trouve sa source dans une transmutation des valeurs analogue à celle que Leskov a décryptée dans son roman.

 

Publié en 1870, À couteaux tirés est un roman prémonitoire, « prologue d’un cataclysme inéluctable » incarné par les révolutions du siècle suivant. Entre roman policier et drame social, on y suit les nombreuses péripéties d’un groupe d’anciens nihilistes, devenus des êtres détestables cherchant à s’enrichir aux dépens des autres. Leskov dresse un portrait d’époque à travers une galerie de personnages hauts en couleurs : le propriétaire dépossédé pathétique et influençable, le nihiliste Gordanov reconverti en anarchiste manipulateur, la révolutionnaire idéaliste, l’usurier véreux, le pope bienveillant, le géant moujik à moitié fou, l’épouse de général machiavélique, vénale et cruelle, entourée de son escorte de ridicules admirateurs. Ce tourbillon de personnages liés par les affaires et les mesquineries sont propulsés dans de multiples épisodes. La force narrative de Leskov, les nombreux rebondissements et surtout la description prémonitoire de l’implosion d’une société au bord de la catastrophe en font un roman à part dans la littérature russe. Rarement portrait d’une société décomposée et moralement corrompue, qui ne montre plus de respect pour ses institutions et ses individus n’a été dressé avec autant de profondeur et d’acuité. Ce roman foisonnant et baroque frappe par son actualité à travers un éclairage sur la «Russie souterraine», celle qui annonce et prépare les révolutions du siècle suivant. Il est le pendant des Démons de Dostoïevski, autre grand roman antinihiliste.  
 
C’est pétri d’illusions que l’ingénieur allemand Hugo Pectoralis arrive dans le gouvernement reculé de Penza, où des patrons anglais ont fondé une entreprise agricole moderne, destinée à donner des profits, mais aussi à apporter aux paysans une amélioration de leur sort, par la mécanisation des travaux et l’introduction de méthodes novatrices. Les machines sont allemandes et Pectoralis est prussien. Grâce à sa ténacité et à sa compétence, il gravira rapidement l’échelle sociale, mais, projeté dans l’univers inconnu de la Russie profonde et de ses habitants, un incident stupide provoquera sa chute. Il se dispute avec Safronytch, paysan veule, paresseux et ivrogne qui gagne son procès, mais meurt rapidement d’alcoolisme. Tous les deux sont des victimes : Pectoralis, l’Allemand imbu de sa supériorité nationale et de son savoir-faire, et Safronytch, héritier du laisser-aller général. Un récit en forme de charge qui, au-delà du comique, est une satire virulente des mœurs locales.