En « mer », en « forêt », dans la « brume ». La destinée humaine ressemble aux intempéries violentes des landes russes, secouée par les jours de fête et de deuil. La nuit, dans sa dimension sacrée mais physique, devient véritablement le leitmotiv de ce livre d’Ivan Bounine : un rêve d’opulence dans une enveloppe de misère infinie.
À travers neuf nouvelles, le tempo du nocturne scande l’amour et la mort vers une ascension qui s’accomplira dans le récit final. La Nuit, qui donne le titre au recueil, est un véritable chef-d’œuvre. Tout ici s’oppose, tels le jour et la nuit, mais tout se fond et se confond comme au crépuscule. Même le bonheur ne se distingue plus nettement du malheur, que souvent il annonce. « Je songe encore comme je suis malheureux, combien ce bonheur me tourmente, auquel il manque toujours quelque chose. »
C’est un jeune home de vingt-trois ans qui, en 1893, publie à Saint-Pétersbourg Clair-obscur. Kouprine y dénonce ainsi l’injustice de la condition féminine, l’hypocrisie des relations matrimoniales, héritage de la vieille Russie, celle d’avant l’abolition du servage, en 1861.
Écrites entre 1900 et 1949, les nouvelles réunies dans ce recueil nous projettent dans un univers où la nature imprime aux hommes ses paradoxes et ses débordements. Pris dans la tourmente de la guerre, dévorés par les passions amoureuses ou en proie aux souvenirs cruels, les personnages de Bounine affrontent les épreuves par le biais d’un imaginaire incandescent. Leur sincérité et leur force d’âme nous les rendent étonnamment proches dans leur étrangeté même. Leur solitude est un exil intérieur, miroir de la condition de l’auteur.
Chronique nostalgique de l’âme russe, ténébreuse et lumineuse à la fois, Soukhodol est la saga des Khrouchtchev, petite noblesse de province derrière laquelle se dissimule la famille de l’auteur. Le regard de Bounine se pose avec un calme impitoyable sur un monde en déclin. Dans une langue précise et mélodieuse, hommes et nature composent un poème qui dégage une sobre magie empreinte de spiritualité, où se croisent Natalia, servante et « mémoire » de cette famille, Piotr Petrovich, son amour secret, ou Tante Tonia, qu’un amour déçu a enfermée dans la folie. Car « à Soukhodol, l’amour était singulier, la haine aussi ».
Coup de Soleil, qui donne son titre au recueil, raconte la rencontre d’un homme et d’une femme sur un bateau qui remonte la Volga. Elle, mariée et mère, rentre chez elle après avoir passé l’été à Anapa. On ne sait rien de l’itinéraire du personnage masculin, officier et célibataire. Ils se voient pour la première fois sur ce bateau et, irrésistiblement atterris l’un par l’autre, décident brusquement d’en descendre pour passer la nuit dans la ville où il s’apprête à Faure halte. Cette nuit restera à jamais dans les souvenirs de l’homme qui tombe alors follement amoureux. Mais la femme le quitte au matin sans même lui avoir donné son nom.
Un voyage en train dans la lumière flamboyante des Alpes-Maritimes, des réflexions en filigrane sur la Russie passée et présente, une sordide affaire de meurtre, l’histoire d’amour tragique – car chez Bounine l’amour et la mort sont inséparables – entre un jeune officier et une actrice: ces nouvelles ont été rédigées entre 1925 et 1926 en France, où l’auteur avait trouvé refuge.
La force poétique qui se dégage de ce recueil ne transfigure pas le réel mais le rend magique. On retrouve chez Bounine des personnages passionnés, qui vivent aussi intensément le bonheur que la peur, la foi que le désespoir sans issue. Et la douce musique de la nostalgie relie l’auteur « d’un lien tendre et pieux à sa lignée, au monde lointain et plein de charme » de sa jeunesse et de son pays perdu.
« Je suis né et j’ai grandi tout à fait en plein champ, dans une étendue que l’homme européen ne saurait même se représenter. En vérité, un immense espace, sans limites ni frontières, m’environnait : où s’achevait vraiment notre propriété, et où commençait ce champ illimité dans lequel elle se fondait ? De toute façon, champ et ciel étaient tout ce que je voyais. »