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Sacha Filipenko raconte la traque d’un journaliste qui enquête sur un homme politique. Pour s’en débarrasser, l’oligarque ne reculera devant aucune intimidation… Il lance à sa poursuite ses hommes de main. Le journaliste est complètement isolé et démuni, malgré toute sa ténacité, son bon sens et son courage ; il est d’avance condamné, personne ne l’aidera à faire triompher la vérité.
Sacha Filipenko place au coeur de son intrigue la corruption et l’hypocrisie des hauts fonctionnaires, leur enrichissement illicite, dans un monde où tout peut s’acheter.
Une fiction captivante et très efficace, mélange de fable politique universelle et de thriller psychologique.

 

Introduction

Après le déjeuner, on organise un quiz dans le jardin. Les répétiteurs choisissent la musique russe, xixe-xxe siècles. Ce sont Moussorgski, Tchaïkovski et Cui qui retentissent, accompagnés par les cigales. Liza commet une seule erreur. Elle confond L’Île des morts et les Danses symphoniques. « Rachmaninov lui-même te l’aurait pardonné », plaisante le pédagogue de l’Académie Gnessine qu’on a fait venir pour l’été. Pavel remporte la médaille d’argent. Il n’arrive pas à identifier « Le chœur des boyards » et L’Amour des trois oranges. L’aîné et le cadet, Alexandre et Anatoli, rendent copie blanche. Le premier vient juste de revenir de l’entraînement ; le second est scotché à un jeu vidéo.

On s’installe pour dîner aux alentours de 19 heures. Les enceintes diffusent Les Nuits de Moscou en fond sonore. Le cuisinier qu’on a embauché pour l’occasion leur sert des fruits de mer. Pavel fanfaronne : au cours d’une virée à Antibes, il a marchandé trois bouteilles à six mille chacune chez M. Guillaumat. Alexandre ne dit rien. Anatoli joue. Maman fait la remarque qu’il est mesquin de marchander, car les Français – ces baratineurs avec un balai enfoncé vous savez où – seraient bien capables d’aller raconter que tous les Russes sont des margoulins.

Une fois le dîner terminé, ils s’assoient devant la télévision. Le grand écran plat a été installé ici, dans le jardin. Les fils s’entrelacent au tuyau d’arrosage vert. Une abeille tournoie au-dessus de l’écran.

Ils écoutent leur père sans moufter, avec une attention inédite. Papa pronostique la faillite imminente de la société de consommation, évoque l’inefficacité de la démocratie et insiste sur la nécessité de changer le monde en s’appuyant sur les principes de la foi orthodoxe. En répondant à une question de la journaliste (l’éphémère maîtresse, excessivement belle et fatalement stupide, d’un ministre de leur connaissance), papa déclare qu’il ne craint pas les sanctions, qu’il ne possède aucun bien immobilier à l’étranger et que son unique richesse, c’est la grande Russie d’antan. Ses enfants s’esclaffent. Maman se fait maussade.

Le lendemain, ils décident de passer la journée en mer. Vagues bleues dont la couleur s’efface avec l’horizon. Ici et là, les yachts laissent de longues traînées blanches, comme du dentifrice exprimé d’un tube. Allongés à la poupe, Liza et Pavel s’intéressent aux avions qui arrivent à l’aéroport de Nice. Elizaveta compte les jets et Paul, qui se charge des « miséreux », additionne les Airbus et les Boeing.

— Tu sais pourquoi le pape se signe chaque fois qu’il sort d’un avion ?

— Dis-moi.

— Ben si tu voyageais avec Alitalia, toi aussi, tu te signerais !

Maman et Alexandre se reposent sur la plate-forme d’hélicoptère. Le petit Anatoli affronte des monstres sur son ordinateur. Trois transats viennent empiéter sur le « H » jaune. Maman porte un chapeau dont Saturne lui-même aurait envié les larges bords, Alexandre une casquette de cycliste à la visière relevée.

Sur le yacht voisin, un député néonazi bronze avec application. Un écrivain célèbre veille à le distraire tandis que ses enfants et leurs gouvernantes courent à travers le yacht. L’écrivain met beaucoup de zèle à demander de l’argent. Le député n’y semble a priori pas opposé, mais il tire un certain plaisir des tergiversations linguistiques de l’auteur. La mer véhicule le son avec une grande netteté.

— Bon sang, s’il ne crache pas sur-le-champ au bassinet, c’est moi qui vais finir par le lui donner, son argent !

— Tu as lu ce qu’on écrit sur nous aujourd’hui ?

— Oui…

Alexandre veut parler du texte qui est paru sur la toile, quelques heures plus tôt. Après l’intervention patriotique à l’excès de son père sur le blog d’un journaliste célèbre, un article a été publié, faisant notamment état de quelques comptes bancaires (même s’ils ne contiennent pas grand-chose) et demeures en bord de mer. Entre autres détails, la publication indique les endroits où Liza, Pavel et Anatoli effectuent actuellement leurs études. Les noms des deux lycées parisiens et de l’école sont correctement retranscrits en cyrillique. En revanche, allez savoir pourquoi, l’auteur ne mentionne pas le fait qu’Alexandre joue dans l’une des divisions inférieures du championnat de football français.

— Tu penses que papa va payer pour ce qu’il a dit ?

— Celui qui en répondra, ce sera plutôt celui qui a écrit tout ça.

Exposition

Thème A

Le thème A est une composante importante de l’exposition. Il est la base du futur conflit et du développement. Et pendant que les Slavine bronzent sur le pont de leur yacht, la mélodie nous transporte dans le futur, où nous entendons pour la première fois le motif de la traque.

Le trou est creusé. La pelle mécanique y fait descendre un pieu. Tel du lait dans une tasse, du brouillard se déverse dans la tombe fraîchement ouverte. Tout autour, c’est le silence. Pas de maisons, pas de lignes à haute tension. L’infini dépouillé : forêt sombre et nuages gris.

Les conditions sont les suivantes : pas plus de deux chiens par assaut. On attachera l’ours au tronc par une patte arrière. Ses griffes ne seront pas coupées, ses crocs non plus. Les chiens auront gagné dès l’instant où le plantigrade se retrouvera sur le dos ou – à plus forte raison – s’il crève.

— Allez, on pourrait au moins lui crever les yeux ! Dans des conditions aussi favorables, il va nous massacrer tous nos chiens !

— Non !

Le chef s’y oppose. Les règles sont les règles. Nous avons nos thermos en main, les chiens se trouvent dans les jeeps, dont les vitres sont à présent couvertes de buée. Il est temps de commencer.

On libère la première paire. Leur maître sourit de toutes ses dents, se frotte les mains, s’imagine que c’en est fini de l’ours. Crétin. Il ne soupçonne même pas ce dont est capable un animal acculé. Pourtant, notre invité aurait pu le savoir, vu qu’il est inspecteur à la Criminelle. Il doit être plus instruit en matière d’interrogatoires, sans doute.

Le silence se déchire. Les chiens aboient, se jettent sur l’ours et reculent aussitôt. Le poil hérissé, ils arquent le dos et montrent les crocs. Nous en avons la chair de poule. Ce n’est pas la première fois que nous observons ce genre de spectacle, mais il en va toujours ainsi pendant les premières minutes. C’est d’un effroi sensationnel. L’animal enchaîné pousse des grondements sourds. Il se dresse sur ses pattes arrière sans pouvoir attaquer. Aujourd’hui, il n’a droit qu’à une chose : rendre l’âme. Le chef sourit.

Le hachoir à viande se met en route. Le combat continue. La première chienne, brisée en deux, glapit. Son sang bouillonne, ses boyaux se répandent. Ils sont roses, bien plus clairs que le sang. Nous sourions parce que nounours est un beau bestiau. Il nous plaît bien, cet animal, dommage qu’il soit condamné à si brève échéance. Face aux mastiffs, nous demandons même à ce qu’il soit désentravé, mais le chef refuse…

On enterre le plantigrade à midi. Les taxidermistes seraient bien en peine d’exercer leur art sur sa dépouille. L’ours est déchiqueté, en lambeaux, c’en est presque désolant… C’était une belle bête, combative…

Nous regagnons les voitures, allumons la radio. Lev Lechtchenko chante :

« Dans les gradins, le silence progresse,

Le temps éphémère des prodiges touche à sa fin,

Au revoir, mon gentil ours brun,

Regagne ta forêt enchanteresse,

Ne t’afflige pas, souris en nous quittant,

Rappelle-toi ces journées, souviens-t’en,

Espère que tes vœux se réaliseront,

Et que tous, nous nous revoyions. »

pause

Dans ce passage, nous faisons la connaissance de Mark Smyslov, violoncelliste illustre qui jouera aussi cette œuvre pour nous.

Gare ferroviaire de la capitale de la mode. Son arche d’acier longue de trois cent cinquante mètres. Le symbole de la puissance du régime mussolinien, qui s’est modulé avec le temps en une tonalité apparentée à la beauté. Nous courons sur le quai. Le départ du train est imminent. Je porte un livre et mon violoncelle, Fiodor une valise et une bouteille de cinq litres de vin qu’on appelle bambino par ici. Dieu seul sait pourquoi il a besoin de se charger d’un contenant pareil.

Mon ami a du mal à me suivre – au conservatoire, Fiodor avait déjà reçu le sobriquet de Quintal. Il finit par m’emboutir. La bouteille tombe sur le quai. Le vin rouge se déverse à terre.

— Mark, je n’en peux plus ! Je vais crever ! Je t’en prie, accorde-moi une pause !

— Je te l’accorderais bien volontiers, mais je doute que le train en fasse autant.

Milan-Lugano. Une heure de trajet en tout et pour tout. Un contrôle aléatoire des passeports, un petit morceau de Côme par la fenêtre. La possibilité de tester mon appareil vestibulaire quand les wagons se mettent à cahoter sur le territoire de la Suisse.

Quintal jacasse, je reste muet. Mon ami s’efforce de me faire participer à la conversation, mais sans succès. Je n’ai pas envie de parler. Je repense soudain au récit de mon frère et je passe mon iPad à Fiodor. Cinq fenêtres ouvertes et autant d’articles à l’emporte-pièce. Je me remémore mon précédent concert ici, à Lugano. On m’avait alors traité de « plus grosse déception de 2015 ». Les critiques locaux avaient considéré que j’étais surévalué. Et compati avec Bach. Toutes les recensions affirmaient que la sonate avait été jouée trop lentement, avec trop d’intention et pas assez d’assurance. C’était la pure vérité, mais les critiques ne soupçonnaient certainement pas ce qui s’était passé ce jour-là.

pause

Quelques mesures qui nous ramènent sur la Côte d’Azur.

Alors qu’il bronze sur le pont, Alexandre pense à Sébastien, un jeune employé du musée Marc Chagall de Nice. Alexandre sent qu’il est amoureux. La semaine précédente, désireux de se dévoiler et d’étonner son bien-aimé, il a enfin invité Sébastien dans la propriété familiale des environs de Juan-les-Pins. Ayant pris l’objet de ses rêves par le bras, Alexandre lui a montré un tableau de Chagall. Un original, naturellement.

— Comment se fait-il qu’il soit en votre possession ?!

— C’est mon père qui l’a rapporté.

— Il est collectionneur ?

— Pas exactement : il a fréquenté la même classe qu’un politique en vue.

— C’est une profession, ça ?

— En Russie, oui.

— Et il peut se permettre ce genre d’achats ?

— Officiellement, le tableau est inscrit au nom de ma mère.

— Et elle fait quoi ?

Alexandre comprend que révéler la vérité sur sa mère ne lui ajoutera sans doute pas le moindre point de bonus, mais le désir de se montrer franc avec le jeune homme qui assiste à tous ses matchs vient à bout de ses ultimes objections.

— Imagine-toi une ancienne forêt. Dans cette forêt, il y a une résidence pour personnes âgées. Le terrain vaut beaucoup d’argent, mais impossible de chasser les vieux comme ça. On pourrait, bien entendu, faire croire à un incendie, mais… Bref, il y a ce type – qui vit d’ailleurs à deux villas de chez nous –, il y envoie ses sbires et découvre dans la résidence en question un foyer de peste ou de grippe aviaire. Il fait passer un décret et l’établissement, debout depuis un demi-siècle, est fermé en urgence. Les vieux et les invalides sont réinstallés ici ou là. Le bâtiment est démoli. Soi-disant contaminée, la vieille forêt est abattue. On creuse un gigantesque fossé à l’emplacement de la maison démolie, où l’on enfouit tout un tas de merdes – dans notre pays, la question du recyclage n’est toujours pas résolue. On aplanit le terrain et, à la place de la résidence pour personnes âgées, au-dessus de la décharge, on construit un lotissement de résidences haut de gamme, vu qu’on se trouve dans une réserve forestière. Ma mère empoche de l’argent à toutes les étapes du processus. C’est l’une de ses innombrables sources de revenus. En tant qu’agent de l’État, mon père n’a pas le droit de gagner un kopeck sur l’opération.
À présent, tu sais d’où nous tenons ce Chagall.

Membre d’une cellule du parti communiste à Nice, Sébastien ne répond plus à ses appels. Cela fait déjà trois jours. En observant les nuages, Alexandre se dit qu’il aurait sans doute fallu attendre davantage avant de révéler la vérité. Personne n’en a besoin. La vérité, c’est le lot des gens dotés d’une conscience, qui ne se figurent pas comment vivre avec. Elle n’apporte que des chagrins. Alexandre sent que la vérité est toujours superflue.

Ils rentrent à la maison au crépuscule. Le jardin bourdonne d’insectes. Tel un épouvantail sous le vent, leur mère fait cliqueter ses bracelets d’or. Liza continue de réclamer qu’ils retournent à Paris. Paul, planté devant un miroir, relève puis rabaisse son col, et recommence. Anatoli accède au niveau supérieur en tuant le « boss en chef ». Alexandre a l’intention d’aller à Nice, mais il n’a finalement pas le temps de s’expliquer avec son ami : leur père appelle. Sa femme l’écoute au bout du fil pendant près d’une minute, après quoi une larme roule sur sa pommette bronzée.

— Alexandre, dis-leur de préparer leurs affaires, nous partons pour Moscou. Votre père désire nous présenter.

— Mais non, moi je n’y vais pas, j’ai match !

— Tu viens avec nous. Ton père a dit qu’il avait l’intention de te racheter à ton club…

pause

Le moment où la voix d’Anton Piaty, journaliste et jeune père, se fait entendre pour la première fois dans la sonate.

Anton entre dans son bureau, s’assoit à sa table. Son ordinateur, ses cahiers, les figurines de Dali et Picasso rapportées de Saint-Sébastien, tout cela lui apparaît à présent à la fois nouveau et étrange. Alors seulement il remarque qu’il a gardé ses sur-chaussures depuis la maternité. Anton sourit de se voir aussi ébranlé. Ouvrant son ordinateur portable, il tape :

« C’est le premier texte que je ne publierai pas. Ces mots sont pour toi, ma chérie. Tu es née il y a quelques heures à peine. Ta maman et moi, nous ne t’avons pas encore trouvé de prénom. J’aime bien Valeria, maman préfère Anastassia. Si l’on en juge par la façon dont s’est déroulé ton accouchement, tu vas avoir ton petit caractère : tu refusais mordicus de venir au monde.

« En lisant ce texte, jamais tu ne croiras que ton père est journaliste. Je me fiche pas mal de la langue, en ce moment. Je n’arrive pas à me faire à tout ça ! J’ai d’ailleurs l’impression d’avoir appris à parler il y a un instant. Les mots qui existent prennent un sens complètement nouveau. Je ne sais même pas quoi t’écrire, ma chérie. Tout est si plein de chaleur et d’étrangeté. Bon, voilà que je souris comme un imbécile, maintenant…

« Aujourd’hui, je t’ai prise pour la première fois dans mes bras. Et c’est quelque chose d’inimaginable ! J’en ai eu des fourmis dans tout le corps. Je t’aime très, très fort ! J’éprouve des émotions que je n’avais encore jamais ressenties ! J’ai du mal à croire que la mer qui m’emplit en ce moment ait seulement pu se loger dans ma poitrine.

« Ton papa a bien entendu éclaté en sanglots. L’infirmière de la maternité a déclaré que les pères, de nos jours, “ce n’est plus ce que c’était”. On est tous devenus trop sensibles. Je n’ai pas arrêté de demander qu’on me laisse te tenir encore une petite minute, seulement la vieille a marmonné que j’en aurais bien assez l’occasion. Mais moi, vrai de vrai, j’aime énormément te serrer dans mes bras ! J’ai l’impression que je pourrais ne plus faire que ça de ma vie !

« Je suis à la maison, en ce moment. Tout seul. Il n’y a pas un bruit. Ces murs n’ont encore jamais entendu ta voix. Tu n’arriveras que demain. Ton petit lit t’attend déjà, ainsi que ton premier nounours.

« Bon, fais de beaux rêves, mon amour ! Endors-toi pendant que moi (je te le confie sous le sceau du secret), je vais travailler encore un peu. Même ta maman n’en sait rien pour l’instant : j’ai eu l’idée d’un récit et je veux le coucher au plus vite sur le papier. »

pause

Quelques accords supplémentaires dont nous comprendrons sous peu le sens.

Ce débat judiciaire, comme toutes les affaires importantes de cette époque, se retransmettait en direct. Laissant de côté une exposition des faits qui s’est éternisée, j’en viens directement au moment où le procureur a poursuivi l’interrogatoire :

— Veuillez donc me raconter ce que signifiait votre post.

— Rien.

— Vous voudriez nous faire avaler que vous avez publié un message vide pour rien, sans aucune raison ?

— Oui.

— Autrement dit, nous sommes censés croire qu’un auteur suivi par trois cent mille followers publie un message vide sans chercher à sous-entendre quoi que ce soit par ce moyen ?

— Tout à fait.

— Vous nous prenez pour des imbéciles ?

— Absolument pas. Notez d’ailleurs que je ne suis pas le seul à adresser des messages vides au public. Notre Empereur emploie des mots qui ne signifient rien, sa suite invente des lois qui n’ont aucun sens, nos journalistes…

— Ne changez pas de sujet ! Je vous repose la question : quels ont été vos motifs quand vous avez publié sur votre blog un post ne contenant pas le moindre signe ?

— J’avais juste envie de voir à quoi ça mènerait.

— Eh bien… J’espère que votre curiosité est satisfaite. Votre Honneur, puis-je mettre un terme à mon rôle de procureur et devenir avocat pour inviter les victimes à entrer dans la salle ?

— Faites.

Il convient de remarquer ici qu’au moment où se déroule ce débat judiciaire, cela fait déjà dix ans que le pays où il se tient a vu s’opérer une réforme de la justice dont le résultat majeur a été l’optimisation des cadres de la procédure judiciaire. Ce qui s’est traduit de la façon suivante : le procureur et l’avocat sont devenus une seule et même personne au cours d’un procès. La décision a été prise à une écrasante majorité de voix et plaisait beaucoup aux juges dont la journée de travail s’est faite « bien plus remarquable », pour s’exprimer dans une langue standardisée.

Les victimes étaient un groupe de croyants dont les sentiments avaient été heurtés. Ils étaient entrés dans la salle avec des pancartes et employaient des tournures préparées à l’avance, ce qui, à n’en pas douter, leur attirait la sympathie des téléspectateurs.

— Qu’avez-vous ressenti quand vous avez lu le post en question ?

— Nous nous sommes sentis blessés.

— Qu’est-ce qui vous a blessés exactement dans ce message, qui ne contient pas la moindre lettre, comme chacun le sait ?

— C’est justement ce qui nous a blessés. Nous avons été frappés de la manière tarabiscotée par laquelle l’auteur de ce « texte » – si je puis dire – a décidé de se moquer de nous. Ce monsieur a sans doute pensé que s’il publiait un message vide, nous ne comprendrions pas qu’il se moquait précisément de nous, mais nous ne sommes pas nés de la dernière pluie, Votre Honneur ! Nous avons aussitôt saisi que cette vermine avait bafoué notre foi de façon intentionnelle.

— Continuez…

— Je dois reconnaître que nous avons longuement réfléchi à la question de savoir s’il fallait porter plainte contre cet avorton. Car nous sommes des gens dotés d’une vie spirituelle intense. Nous aurions pu supporter et pardonner à ce sinistre individu, mais nous en sommes finalement arrivés à la conclusion que l’horreur et la tragédie viennent de ce que ce ne sont pas seulement nos sentiments qui sont lésés, mais ceux de millions de croyants qui, à la différence de nous, ne peuvent se défendre. Cette plainte est moins le fait de notre ressentiment qu’une réponse des véritables patriotes de la foi !

— Expliquez-moi, s’il vous plaît, ce que vous avez éprouvé quand vous avez vu que des milliers de gens se mettaient à poster de nouveau le message vide en question ?

— Oh… que dire… à ce moment-là, nous nous sommes sentis vraiment mal… Je dois le reconnaître, ça a été sans doute l’épreuve la plus pénible, pire même que le post en lui-même. C’est une chose quand un homme isolé commet ce genre d’action, parce qu’il peut s’agir d’un crétin ou d’un coquin qui a reçu de l’argent de l’Occident, mais c’est une tout autre affaire quand une armée de hyènes comploteuses se dresse contre les vrais croyants. Pour nous, il ne fait aucun doute que tous ceux qui ont liké ou partagé le post en question sont des complices.

— Ce sera au tribunal d’en décider.

— Oui, oui, Votre Honneur, pardonnez-moi ! Et pourtant, si vous le permettez, avant que ne commence le vote sur Internet et que les téléspectateurs ne choisissent une mesure de sûreté, nous voudrions attirer l’attention générale sur le cynisme qu’il a fallu pour mettre au point la provocation en question. Je pense que personne ici n’a le moindre doute sur le côté prémédité de l’acte commis. En publiant ce post, son auteur n’a pas seulement cherché à se moquer des croyants – ce qu’on aurait encore pu lui pardonner, parce que tous ici, nous sommes des gens bons et intelligents –, mais plus ignoble que tout, il a aussi voulu semer le néant dans le cœur de gens qui ne se sont pas encore solidement enracinés. Ce n’est pas juste un coup porté aux croyants, c’est avant tout une attaque contre notre jeunesse et notre avenir, dont les pays occidentaux ambitionnent de nous priver. Sauf qu’avec nous, ce tour de passe-passe ne marchera pas, Votre Honneur ! Nous allons nous les faire, ces avortons.

— Je proteste ! Vous n’allez « vous faire » personne, pour reprendre votre expression. Nos téléspectateurs tireront eux-mêmes leurs propres conclusions et décideront si le crime en question mérite la pendaison ou le peloton d’exécution. J’ai juré de respecter la loi et, en tant que tel, je ne permettrai pas à des revanchards de confisquer Thémis ni, à plus forte raison, l’opinion publique !

— Pardonnez-moi, camarade procureur…

— Cessez avec vos « pardonnez-moi » ! Je ne veux pas les entendre. Vous comprenez ? Interdit. Et ce n’est pas tout. Je vous ai écouté attentivement : cela fait plusieurs fois que j’entends sortir de votre bouche les mots « pardonnez-moi », « pardon », « pardonner », alors que notre tribunal est réputé pour son exactitude, son objectivité et sa fermeté. En conséquence de quoi, je ne tolérerai ici aucune attitude subversive ni la moindre réorientation des débats. Je vous vois exiger une peine sévère, mais en même temps, vous truffez vos discours de petits mots ineptes comme « pardon », « compréhension » et, j’ai même honte de le répéter, « amour » ! Nous sommes dans un tribunal, pas en plein milieu d’un soap opera. Je vous préviens : surveillez vos propos. Et encore une chose : je pense que la culpabilité de l’auteur du crime est établie. Il n’y a aucun doute là-dessus, la question est résolue. En outre, j’aurais voulu que vous ne perdiez pas de vue une circonstance aggravante : l’auteur du post incriminé ne l’a pas supprimé, ce qui a permis les partages et, du même coup, insidieusement incité les gens à propager le néant… Enfin, il s’agissait juste d’une remarque complémentaire. Ce qui m’intéresse, c’est autre chose : où passe la frontière entre le crime de l’auteur et les gens qui répandent cette saleté ? À titre personnel, je suis fermement convaincu que tous ceux qui ont partagé le message incriminé en deviennent de ce fait les auteurs. Par surcroît, comme ce n’est pas un texte en tant que tel qui a été reproduit, mais le néant, ceux qui ont effectué un partage ne se sont pas contentés de prolonger le crime initial, ils en ont commis un nouveau. Nous sommes en présence d’un crime perpétré par un groupe d’individus. Sur ce point, je tiens à expliquer aux téléspectateurs qui ne sont pas des habitués de notre émission, qu’un crime perpétré par un groupe d’individus constitue une infraction plus lourde qu’un crime commis par une personne isolée. C’est la raison pour laquelle je considère que tous ceux qui ont partagé le post doivent être sanctionnés. Naturellement, comprenez-moi bien, les sujets ayant commis ce crime n’en sont pas tous responsables au même degré. Aussi, je propose de condamner l’auteur du message vide aux deux peines capitales existantes, tandis que ceux qui n’ont fait que le liker et le reposter n’en écoperont que d’une seule.

— Votre point de vue m’est globalement sympathique, cher procureur, d’autant qu’il nous reste quatre minutes d’antenne, néanmoins, en tant que juge, je suis gêné par le point suivant : vous proposez de demander des comptes à tous ceux qui ont cliqué sur le bouton « J’aime »… 

— À tous, Votre Honneur !

— Ne m’interrompez pas ! Mais quelle attitude adopter vis-à-vis de ceux qui ont liké ce post, disons, par hasard ?

— Il n’y a pas de « hasard » qui tienne, Votre Honneur ! Car même à supposer que, sur les deux cent mille suspects, il s’en soit trouvé pour liker ce post par hasard, il ne fait aucun doute que ces citoyens-là ont eu le temps de supprimer leur like et, à plus forte raison, de s’abstenir de tout partage. Il y a mieux : j’ai entre les mains une clé USB sur laquelle figurent des informations concernant les deux cent mille utilisateurs qui, après avoir liké et partagé le post, n’ont pas entrepris la moindre action pour rectifier la situation.

— Y a-t-il eu des gens pour supprimer leur like ?

— Oui, Votre Honneur, une vingtaine environ.

— A-t-on exercé la moindre pression sur eux ?

— Pardonnez mon sourire, Votre Honneur, mais vous êtes bien placé pour savoir que ce genre de pression n’est pas toléré dans notre pays ! À parler franchement, cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu une ineptie aussi éhontée.

— Veillez à vous montrer plus prudent dans les expressions que vous employez… Je peux très bien ne pas vous reconduire pour la saison prochaine.

— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, Votre Honneur, je suis tout simplement quelque peu surpris par votre question. Il va de soi que ces gens ont agi de leur propre initiative, en réalisant à temps que leur post pourrait heurter les sentiments des croyants.

— Ces gens ont-ils été traduits en justice ?

— Absolument pas, Votre Honneur.

— Bien. On m’indique que nous devons marquer une pause publicitaire, mais qu’ensuite, étant donné les circonstances qui viennent d’être découvertes, nous conserverons l’antenne pendant encore une heure au minimum. Je rappelle à nos téléspectateurs que le vote commence à l’instant, pour permettre à chacun de choisir quelle mesure de sûreté sera prise à l’encontre de l’auteur du message vide. Je leur rappelle aussi que tous les verdicts de culpabilité sont absolument gratuits. Si, en revanche, vous désirez prononcer un verdict d’acquittement, prenez connaissance du montant de ce verdict sur la page des tarifs fournie par votre opérateur. Ne zappez pas !