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Remizov
Publiés aux éditions des Syrtes
L’écrivain Alexeï Remizov et le philosophe Vassili Rozanov étaient amis. Ils étaient voisins, fréquentaient le même milieu littéraire, lisaient les mêmes livres, venaient l’un chez l’autre, subissaient la même dureté des temps de guerre et de révolution. Rozanov mourut en 1919. Remizov quitta aussi la Russie pour l’exil en 1923. C’est cette même année, alors à Berlin, qu’il éleva à son ami défunt un « monument »: il écrivit Koukkha. Ce monument n’est pas coulé dans le bronze, mais semble plutôt fait d’un assemblage de débris, de tessons, une construction à la « Facteur Cheval » : souvenirs de conversations, détails de la vie courante, fragments de lettres, anecdotes, rêves et rêveries – érotiques ou non –, pages d’agendas, coupures de journaux, réflexions philosophiques, littéraires, plaisanteries – osées ou non –, jeux de mots, griffonnages, délires…  
 

Vassili Rozanov« Nous avons devant nous un solitaire, un rêveur égaré dans la réalité et dont les attitudes face aux événements politiques et sociaux sont une succession d’enthousiasmes et d’écoeurements, de coups de cœur, d’émotions exacerbées. L’apocalypse à laquelle il assiste – une Russie bafouée, un empire en loques – et dont les causes selon lui remontent loin dans l’histoire du christianisme, tisse le fil de sa tragédie personnelle au cours des trois dernières années de sa vie. Il ne la vit pas comme le pourfendeur nationaliste de 1914, le monarchiste des combats néoslavophiles d’autrefois, mais comme un être démuni, fragilisé par l’approche inexorable de fatales échéances, implorant, qui, au-delà de ses vieilles manies (le ventre fécondant des femmes, la nature et le rôle de la prostitution), de ses obsessions d’ordre quasi psychanalytique (la symbolique du phallus, l’accouplement), de ses passions « païennes » (la séduction des cultes antiques, la fascination de l’Égypte, l’énergie vitale du paganisme et le secret de leurs « mystères »), de ses bêtes noires aussi (toute la veine « radicale » de la littérature russe, le démonisme de Gogol), et surtout, essentiellement même, au-delà de son tourment intérieur constant : la « face sombre » du Christ, le caractère mortifère de l’enseignement évangélique (tourment qui en 1918 prendra la forme d’un combat pathétique), ne tient qu’à une unique chose : l’amour, ne recherche qu’une unique chose : la tendresse en Dieu. Un amour qui englobe la chaleur vivifiante des corps, la sensualité des contacts, l’intimité des rapports charnels, le tout enveloppé dans une infinie tendresse sous le regard protecteur de Dieu à la fois Père bienveillant et Consolateur pacifiant. » Extrait de la préface de Jacques Michaut-Paterno.