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Sur les monts du Caucase : la prière de Jésus

Sur les monts du Caucase

On sait peu de choses de la vie du moine Hilarion (Domratchev) : il naquit vers 1845 dans la région de Viatka, fut enseignant avant de partir pour l’Athos où il vécut plus de vingt ans au monastère russe de Saint-Pantéléimon. Dans les années 1880, il s’en fut au Caucase, où on le rattacha au monastère Saint-Simon-le-Cananéen du Nouvel Athos. Dans ce livre, il narre sa rencontre avec un ermite du Caucase, qui lui enseigna la Prière de Jésus.

L’ouvrage est un classique de la littérature orthodoxe. Une controverse fut cependant créée au Mont Athos par l’utilisation abusive qu’en fit un moine, entraînant d’autres frères dans une bataille stérile et parfois violente qui entraîna l’expulsion de nombreux moines russes de la Sainte Montagne, et qui, surtout, dénatura l’objectif initial poursuivi par l’auteur :

« Ce livre, écrit avec l’aide de Dieu, n’a qu’un but : expliquer aussi complètement que possible en quoi consiste la Prière de Jésus, elle qui, suivant l’enseignement unanime des saints Pères, est la racine et le fondement en même temps que le sommet et la perfection de la vie spirituelle. Toute l’insistance de nos paroles ne vise qu’à cela. Nous mettons toujours cette Prière au-dessus de toutes les autres vertus, dont aucune ne l’égale lorsque la Prière atteint les degrés les plus élevés. »

Dans la lignée des Récits d’un pèlerin russe, cet ouvrage offre une excellente introduction à la Philocalie des Pères neptiques. Il dresse le portrait d’une nature exubérante, de moines retirés du monde par amour de la solitude en Dieu et de la Prière de Jésus. Il résume à lui seul un aspect méconnu mais essentiel de la religion orthodoxe.

 


 

Extrait (chapitre I)
Sur les monts du Caucase, dialogue de deux solitaires sur la prière de Jésus du hiéromoine Hilarion Domratchev, Éditions des Syrtes, 2016

Montée de l’ermite sur les montagnes et description poétique de la beauté des montagnes qui s’offre à son regard.

À l’époque où je vivais dans les forêts du Kouban, en amont de la rivière Ouroup – une région inhabitée, tranquille et éloignée de tout –, le désir me vint un jour de quitter mon coin perdu, les denses fourrés et les précipices au milieu desquels j’avais coutume de mener ma vie d’ermite, et de grimper sur les sommets de la chaîne de montagnes qui entoure notre site, bien modeste en comparaison d’elles. Les gens du pays les appellent les « montagnes chauves », parce que rien n’y pousse et qu’on n’y trouve que des pierres, des roches, des falaises et des aiguilles de montagne ; par endroits, l’on rencontre certes quelques étendues de plaine, mais elles sont également parsemées de cailloux.

J’y étais poussé par un sentiment d’acédie1 qui s’était emparé de moi, cette redoutable maladie spirituelle que seuls connaissent les hésychastes qui, pour l’amour du Christ, passent leur vie dans les montagnes et les grottes, entièrement séparés de tout commerce avec les hommes.

En outre, un secret espoir habitait mon cœur : peut-être y ferions-nous quelque singulière rencontre, par exemple celle d’un véritable serviteur de Dieu, d’un ermite qui, comme nous, se serait consacré à l’œuvre du Nom du Seigneur en ces lieux inhospitaliers, où même les chasseurs ne se risquent pratiquement jamais. Des rumeurs nous étaient parvenues à propos d’ermites vivant là-bas en petites communautés, avec leurs églises, leurs prêtres et leurs modestes exploitations. De temps à autre, l’un des ermites se rendait au village pour se procurer ce dont il avait besoin et, ses courses effectuées, retournait sans perdre de temps vers sa solitude bien-aimée, où régnaient la paix spirituelle et la joie céleste. Leur chemin les conduisait souvent en haut des montagnes, dans des endroits difficiles et à peine accessibles. Le pressentiment mystérieux d’une telle rencontre habitait notre cœur, qui n’allait pas nous tromper comme la suite le montrera. Ayant emporté des morceaux de pain sec, je montai tôt le matin, avec mon novice, le long des pentes raides et des terrasses de la montagne, m’accrochant, là où c’était possible, aux branches des arbres, aux racines et aux pierres, traversant des ravins et des gouffres, et montant toujours plus haut.

En raison de notre faiblesse, ce n’est que vers le soir que nous atteignîmes, avec beaucoup de peine, la limite où cesse la végétation et où ne subsistent plus que les falaises et les aiguilles pointues de la montagne, qui s’élèvent de toute leur hauteur et dominent la région, tels des gardiens vigilants contemplant inlassablement le paysage. Plusieurs pics s’avèrent totalement inaccessibles, tant leur escarpement est abrupt, et seuls quelques-uns peuvent être escaladés par des terrasses ou des pentes plus douces.

Ayant trouvé un endroit approprié, nous nous assîmes pour nous reposer, ou plutôt pour y passer la nuit. Nous inspectâmes les environs : nous étions installés à une hauteur vertigineuse, dominant tout ce qui était visible, et le pays environnant était étalé à nos pieds.

Aussi loin que notre regard portait, jusqu’à l’horizon, une vue impressionnante de la chaîne de montagnes s’offrait à nos yeux, d’une splendeur admirablement pittoresque. Le panorama était indescriptible, tel qu’il n’en existe nulle part ailleurs, car la nature au Caucase est exceptionnelle et ses formes sont sans doute uniques au monde. Le soleil descendait à l’ouest et dorait de ses rayons tout le paysage : les sommets des montagnes, les ravins profonds à l’obscurité béante et redoutable, et les minuscules plaines, toutes verdoyantes, que l’on pouvait apercevoir ici ou là entre les montagnes.

Il est impossible de décrire ces montagnes : leur étendue, leur beauté et leurs formes si variées et étonnantes remplissent le spectateur d’une admiration indicible. Les montagnes se présentaient comme des colonnes multiformes, de grande beauté et souverainement imposantes, qui formaient une longue file, brusquement interrompue de temps à autre par quelque gouffre impressionnant, puis un deuxième ou un troisième ; elle reprenait ensuite jusqu’au ravin suivant, avant de disparaître au loin derrière de nouveaux sommets. Ailleurs, les montagnes prenaient des formes mutilées, extrêmement diverses et se mélangeant les unes aux autres, de sorte que leur apparence était impossible à décrire. On aurait dit qu’un violent tremblement de terre les avait soudain bouleversées et laissées telles quelles. Comme elles étaient étranges, les silhouettes qui s’offraient au regard !… Sur une petite surface plane sous un escarpement, voici deux rochers qui se tiennent affectueusement enlacés, comme deux frères. Là, on dirait une bagarre où le vainqueur a posé le pied sur la poitrine de son adversaire : un rocher domine tellement l’autre que son attitude guerrière semble indiquer qu’il a terrassé un ennemi. Là-bas, un roc ressemble à un chasseur incliné qui vise un animal pour en faire sa proie. Plus loin, on voit un ensemble de petits tumuli, serrés les uns contre les autres, qui rappelle une famille de poussins que leur mère rassemble sous ses ailes. À côté, se dresse une montagne impressionnante dont la hauteur énorme et au-delà de toute mesure attire l’attention. Son tracé régulier et harmonieux s’élève au milieu de tout ce qui l’entoure et, victorieuse et majestueuse, sa taille de géant semble toucher les nuages de sa tête puissante, et domine, telle une reine ou une mère, sur tous les sommets environnants. D’autres montagnes ressemblent à d’imposantes cathédrales couronnées de dômes. Tel rocher pointe vers les hauteurs comme une flèche, voulant sans doute indiquer aux hommes le chemin du ciel. Ailleurs, la falaise prend la forme d’un ours ou d’une tortue, à moins qu’elle ne s’élève, informe, ressemblant plutôt à un simple tas de pierres.

Un peu plus bas, en quelque sorte à l’écart de la montagne, on pouvait voir des étendues plus paisibles, verdoyantes, sur lesquelles s’éparpillaient et paissaient les troupeaux des Asiatiques, ressemblant de loin à des points noirs se déplaçant lentement sur le fond de verdure. À leur lisière se trouvaient des rangées harmonieuses de beaux arbres, que l’on aurait dites plantées là par les mains d’un artiste. Elles ressemblaient à des régiments qui, à la guerre, se préparent au combat en se faisant face. Le faible murmure de la rivière Ouroup, coulant au pied de la montagne, arrivait à peine jusqu’à nous.

Sur toute cette étendue régnait un calme de mort et un silence absolu, signe d’absence de toute agitation mondaine. La nature, à l’écart du monde, y célébrait sa quiétude protégée de tout trouble, et laissait entrevoir le mystère du monde à venir. En un mot : ici se trouvait le royaume du monde spirituel et de la sérénité, le monde nouveau qui est bien meilleur et sans exemple dans celui où nous vivons. L’âme y est dégagée de tout ce qui est matériel, terrestre ou charnel, et l’esprit y retrouve la liberté et la vie qui sont le propre de sa nature immatérielle. La nature est le temple du Dieu vivant, « non fait de main d’homme1 », où chaque chose proclame sa gloire, célèbre une divine liturgie, par une parole muette et cependant pleinement intelligible, et confesse sa toute-puissance, sa force éternelle et sa divinité2. Jetant un regard en arrière, nous fûmes frappés par un nouveau panorama extraordinaire : une chaîne de montagnes enneigées s’étendait tout au long de l’horizon et, caressée par les rayons du soleil, semblait en flammes.

 

La suite ici: Sur les monts du Caucase, dialogue de deux solitaires sur la prière de Jésus du hiéromoine Hilarion Domratchev, Éditions des Syrtes, 2016 

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