Regard sur la provocation

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Place aux lignes de l’un des premiers lecteurs de la « Théologie de la provocation« , le journaliste François Bousquet:

« Voici un grand livre, qui repose sur une connaissance orwellienne des rouages totalitaires, une érudition chaleureuse, une sainte colère et, last but not least, une intuition fondamentale.
« Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif », se récriait Baudelaire. Ainsi de Gérard Conio. Il a trouvé une clef, l’une de ces clefs qui donne accès à l’intelligence du monde. Il n’y en a pas beaucoup ».
– François Bousquet, extrait de l’article paru dans le numéro 158 de la revue Elements, janvier 2016 –


Extraits (chapitre I)
Théologie de la provocation – causes et enjeux du principe totalitaire, de Gérard Conio,
Éditions des Syrtes, 2016

« Dans Mon Siècle, Aleksander Wat a défini le communisme comme « la socialisation de la désocialisation »:

« C’est l’introduction du tiers, ce qui veut dire que lorsque vous serez deux à vous rassembler je serai là entre vous. Cette éducation soviétique apparaît déjà en prison. Cela signifie: mon ami codétenu est mon ami par le NKVD, mon frère est mon frère par le NKVD, c’est-à-dire par la police, par le parti, par l’intermédiaire de Staline. Evangélique: lorsque vous serez deux rassemblés, je serai là parmi vous. »

Il a défini ainsi l’essence théologique de la provocation: la médiation par le tiers inclus. La question politique et la question esthétique sont les deux versants d’une même question philosophique qui en dernier ressort pose une question théologique. Tous les totalitarismes du XXème siècle ont été des spiritualismes inversés, les vecteurs d’une théologie négative. Pour cerner l’origine de ce phénomène inhérent à l’explosion de la modernité, il convient de remonter au moment où l’effondrement des anciens systèmes philosophiques a donné naissance à un nouveau sens de la vie lié à l’apparition d’un modèle nouveau, l’homo esteticus, le pratiquant d’une nouvelle religion, la religion de l’art. Mais très rapidement le principe d’autonomie proclamé par cette religion a révélé son inconsistance théorique.

La convergence entre la naissance de la linguistique structurale, annonciatrice de la sémiotique, et l’affirmation de l’art pur n’était pas fortuite. La codification des systèmes de signes était appelée à relayer l’aporie créée par le renversement entre la forme et le contenu dans l’oeuvre d’art « en tant que telle », autoréférentielle, dont l’unicité était fondée sur la seule valeur esthétique, de « l’aura ».

Bientôt l’irruption de la finalité politique dans la sphère de l’esthétique a engendré un recentrage théorique général qui s’est traduit par la crise des années 1920. »

L’inversion des valeurs prophétisée par Nietzsche est devenue le nœud gordien où le principe esthétique s’articulait avec le principe politique dans une étreinte de mort que seule pouvait rompre la hache totalitaire, la délivrance d’une contradiction insoluble par l’irruption de l’Un, la fusion dans une totalité englobante et réductrice. En définissant cette inversion non comme une substitution mécanique, mais comme une simple interversion entre le haut et le base, mais comme une transmutation, le concept moderne de « révolution » affirmait sa différence fondamentale avec les révolutions du passé, puisque le changement qu’il suppose est l’envers parodique de la transsubstantiation.

Celui qui a dit : « Je serai toujours avec vous », en posant la première pierre d’une communauté soudée par la présence consubstantielle d’un tiers inclus, d’un espion divin, introduisait dans la condition humaine une altération fondamentale qui ne devait se résoudre que dans la parousie. Étrangement, la parole même du Christ était porteuse de cette révolte des Fils contre les Pères qui a « provoqué » les cataclysmes de l’ère moderne. Qui n’a pas revécu pour son propre compte l’effroyable étonnement du Fils blessé par le Père, du Fils déçu par le Père, du Fils sacrifié vainement par le Père pour redonner un sens à l’histoire, à toutes les histoires, la petite et la grande, l’individuelle et la collective? Cette déception fondamentale devant la trahison de notre prochain attend chacun de nous à un moment donné de notre vie. Chestov et Rozanov, ces penseurs de l’Apocalypse, l’ont bien compris: le message d’amour du christianisme « blanc » recouvre un autre message de terreur et de ténèbres, celui du christianisme « noir ». Le mot de Tertullien, « credo quia absurdum », doit être mis en exergue de toute l’histoire moderne qui se confond avec l’essor du capitalisme et l’expansion universelle de la « société de marché ».

À l’aube du XXème siècle l’humanité tout entière a reçu dans son flanc la lance qui a blessé à mort le Christ et Amfortas. Elle est en attente de sa guérison. Ayant perdu la foi dans la vie, pour apaiser sa soif d’immortalité, elle doit se contenter des fadaises du « new age » qui répondent à la perversion d’un sentiment religieux exaspéré par l’hyperrationalisme et le prométhéisme affadi de l’idéologie technocratique. Les « nouvelles technologies » développent une passion de la communication qui ne débouche que sur le vide. Plus on cherche l’autre, plus on se heurte au même. Plus on souhaite le dialogue, la sortie de soi, plus on tourne en rond dans sa cage. L’illusion d’avoir le monde entier à notre portée nous projette dans un espace et dans un temps irréels, abstraits et d’autant plus puissants qu’aucune résistance, aucun regard, aucune voix, aucune conscience ne viennent nous rappeler nos limites.

Le nazisme et le communisme nous ont appris à confondre les moyens et les fins. Le mondialisme, cette troisième version de la pensée totalitaire, porte à son apogée un art de la provocation rodé par plus d’un siècle d’impostures, de mystifications, de dédoublements et de retournements. »

La suite ici! Théologie de la provocation – causes et enjeux du principe totalitaire, de Gérard Conio, Éditions des Syrtes, 2016

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