Quand la révolution gronde : un journal intime

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C’est un document rare qui est proposé ici: le rapport minutieux d’un témoin des événements qui allaient bouleverser le XXe siècle, écrit à vif, sans désir de ménager qui que ce soit puisqu’il n’était pas destiné à être publié et que c’est la première fois qu’il est offert aux lecteurs.

Le baron Ludwig von Knorring (1859-1931) œuvrait au cœur du pouvoir tsariste: attaché d’ambassade en Allemagne dès 1887, il est nommé responsable des missions spéciales auprès du ministre des Affaires étrangères en 1903 avant de prendre la direction de l’office du ministère des Affaires étrangères en 1906.

Ces pages, sur lesquelles il a couché ses réflexions et ses interrogations au fil des jours, seront sans doute capitales pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du XXe siècle: alors que la révolution gronde et que le gouvernement tsariste vacille, les responsables politiques se questionnent sur les mesures à prendre tout en organisant des réceptions somptueuses, et il est difficile parfois de distinguer ce qui tenait de l’aveuglement de ce qui relevait – à défaut de savoir comment réagir autrement – de la simple poursuite d’un quotidien façonné par des dizaines d’années d’impérialisme.


À lire
Journal intime, de Ludwig von Knorring, Éditions des Syrtes, 2016
La fin de l’empire des Tsars, de Dominic Lieven, Éditions des Syrtes, 2015
Aux sources de l’émigration russe blanche, de Nicolas Ross, Éditions des Syrtes, 2011
Michel et Natacha, vie et amour du dernier Tsar de Russie, de Rosemary et Donald Crawford, Éditions des Syrtes, 2000


Extrait (chapitre I)
Journal intime, de Ludwig von Knorring, Éditions des Syrtes, 2016

Mon séjour en hiver 1903-1904 à Saint-Pétersbourg
Le 19 décembre 1903 – 1er janvier 1904, j’arrivai à Saint-Pétersbourg, très cordialement reçu par mon cousin, le baron Alexandre Budberg.

En route, absolument rien d’intéressant, même paysage mélancolique, même laisser-aller habituel. En ville, découragement général partout, et je suis frappé du progrès qui s’est fait dans ce sens pendant les sept mois durant lesquels j’ai été absent de la capitale.La critique des actes du gouvernement, de l’Empereur même, me frappe extrêmement, car ce que j’avais entendu l’hiver dernier qui m’avait alors déjà paru excessif, n’était rien en comparaison de ce que j’entends maintenant.

Je m’expédie à notre ministère, et suis reçu assez longuement par notre ministre, le comte de Lambsdorff. Je lui fais part de mes impressions sur le Japon recueillies à Berlin, la veille de mon départ, à un déjeuner chez M. de Schenk, ex-ministre d’Allemagne en Chine, et lui communique les conversations que j’avais eu l’occasion d’avoir à ce même déjeuner avec le colonel de Hanneken1 et K. von der Goltz, premier drogman de la légation d’Allemagne à Pékin.

Les impressions de ces messieurs étaient que le Japon se trouve dans une grande excitation qui ne peut être comparée qu’à l’état des esprits en France en 1870. Ils sont prêts pour la guerre et la nation la veut. Le gouvernement impérial japonais, malgré la dissolution du Parlement, sera forcé d’y consentir. Leur flotte est excellente et l’artillerie de campagne japonaise est d’un système plus nouveau et bien meilleur que les pièces que le colonel de Hanneken a vues chez nous. Il supposait que les Japonais, en cas de guerre, attaqueraient les premiers et tâcheraient d’avancer non seulement en Corée, mais encore du côté de Niou-Tchouang, afin d’essayer de couper notre ligne de communication avec Port-Arthur.

Je rends fidèlement compte de tout ceci à mon chef qui, lui aussi, m’a l’air convaincu du sérieux de la situation. Le comte Lambsdorff me prie de lui communiquer mes impressions sur ce que j’ai eu l’occasion d’entendre en ville et dans les clubs depuis mon arrivée, et me dit : « Vous savez que nous avons ici un parti qui pousse à la guerre. Je fais de mon mieux pour sauvegarder la paix, mais la situation est des plus sérieuses et la moindre imprudence de notre côté peut nous amener à la guerre. »

Après quelques phrases au sujet du protégé du comte d’Osten-Sacken, M. de Echelking, qui, à la suite d’un incident pénible, venait d’être rappelé du poste de premier secrétaire à La Haye, le ministre me congédia fort aimablement, et comme je lui demandais s’il n’avait pas une occupation pour moi, il me dit de m’adresser à M. Malevski-Malevitch, directeur du IIe Département.

Ce dernier me reçut avec amabilité, et me dit que le travail à son département était si bien organisé et réglé que toute nouvelle force ne ferait que le déranger et non l’aider, et que des occupations comme, par exemple, de classer des archives ne m’arrangeraient probablement pas. N’ayant pu que le confirmer dans son appréciation, je repris ma vie oisive, mais fort sympathique de cohabitation avec Budberg à la Spaskaïa.

Je vais voir quelques amis et connaissances ; partout on se demande : où allons-nous ? Ce thème, avec mille variantes, forme la base de toute conversation dès qu’elle quitte le terrain habituel des commérages de ville.

Le 23 décembre au soir, nous partons avec Budberg pour Widdrisch, où nous arrivons le 24 au matin pour fêter Noël avec sa famille. Deux magnifiques arbres de Noël, resplendissants de lumière, sont allumés le soir. La baronne et ses enfants avaient préparé plus de cent cinquante assiettes et petits cadeaux pour les familles de tous ceux qui travaillent dans leur propriété, pour les enfants de l’école et les autorités communales. Tout le monde était autorisé à entrer dans la salle. Groupés autour des arbres, tous ensemble chantent quelques cantiques sous la direction du maître d’école et du maire du village et, après les allocutions de ces derniers, tout le monde se met à genoux et l’on fait une prière pour la famille Budberg. Cette cérémonie, très sympathique, était empreinte d’un caractère solennellement patriarcal. La joie des enfants auxquels on avait abandonné le second arbre nous réjouissait le cœur.

La propriété de Widdrisch, au point de vue des rapports de propriétaires à paysans, fait une heureuse exception car, dans beaucoup d’autres, les relations sont franchement mauvaises.

La sûreté n’existe plus dans le pays, les vols et les pillages dans les châteaux et les maisons de campagne, les meurtres sur les grandes routes, sont, hélas, à l’ordre du jour, sans que les autorités fassent quoi que ce soit pour y remédier. Tant que c’est nous qu’on assassine et notre bien qu’on vole, on a le sentiment que c’est plutôt bien vu par les autorités ; mais le jour viendra où ces mêmes Lettes et Esthes, excités par le gouvernement russe contre les propriétaires d’origine allemande, voudront aller plus loin. On se rendra compte alors des fautes commises et du danger de se servir d’armes à double tranchant.

Après quelques jours passés par un beau temps d’hiver à la campagne, en promenades et en chasses, nous rentrons le 31 décembre à Saint-Pétersbourg pour assister à la « grande sortie » du 1er janvier au palais d’Hiver, cérémonie stéréotypique avec long service à l’église du palais d’Hiver, en présence de Leurs Majestés. Ensuite, inscriptions et visites obligatoires de Nouvel An.

Le lendemain, le 2 janvier, j’assiste à une grande assemblée générale extraordinaire au Nouveau-Club, au sujet du ballottement de M. Bezobrazov. Les discussions ne prennent pas de fin ; l’on pose mille questions sans répondre à la demande positive du comité : les membres réunis aujourd’hui veulent-ils sanctionner la manière d’agir du comité, celui-ci avouant lui-même n’avoir pas été tout à fait correct ? Enfin on se décide ; douze membres déclarent vouloir quitter le Club. Puis l’assemblée générale finit par élire le comité : comte Stroganov président d’honneur. M. Bezobrazov est accepté et l’incident est clos. Le nouveau membre est l’homme du jour ; il créa d’abord la société « Droujina » et occupa un poste de secrétaire dans l’administration de la fortune personnelle d’Alexandre III. C’est un de ces individus dont feu le comte Paul Chouvalov disait qu’ils avaient le talent de passer indemnes par l’eau et par le feu ! Après avoir été renvoyé du service, il revint à la surface, grâce aux forêts et aux mines du Yalou, à l’exploitation desquelles le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch avait intéressé l’Empereur. Bezobrazov sut très vite capter l’entière confiance du Souverain qui lui confia 200 000 roubles sur ses économies personnelles pour les investir dans cette affaire. Bientôt après, il fut nommé secrétaire d’État de Sa Majesté et envoyé pour des conférences à Port-Arthur. Ensuite, M. Bezobrazov forma avec l’amiral Abaza le Comité d’Extrême-Orient sous la présidence immédiate de l’Empereur.

Les questions les plus importantes étaient décidées dans ce comité et nos représentants en Chine, au Japon et en Corée avaient reçu l’ordre de se mettre en rapport direct avec lui. Les télégrammes de l’amiral Alexeev qui avait été nommé lieutenant en Extrême-Orient étaient adressés directement à Sa Majesté qui, de son côté, transmettait de la même façon ses ordres, sans en donner connaissance, à Son ministre des Affaires étrangères.

Lorsque Leurs Majestés étaient en voyage, c’était la chancellerie du Quartier général qui déchiffrait les télégrammes et ceux-ci étaient apportés à l’Empereur par le baron de Fredericks qui avait l’ordre formel de ne point en donner connaissance au comte Lambsdorff.

Tel était encore l’état des choses, une semaine avant que Leurs Majestés rentrent à Tsarskoe Selo, après un séjour à Darmstadt, d’où Elles s’étaient rendues à Skierniewice. Le comte Lambsdorff avait demandé à l’Empereur, avant son départ pour l’étranger, d’accepter sa démission, mais Sa Majesté n’y avait pas consenti. Des relations personnelles plus suivies à Darmstadt firent que les derniers jours du voyage, et surtout après le retour des Souverains de ce triste séjour à Skierniewice, notre ministre des Affaires étrangères regagna la confiance du Souverain.

Mais la besogne que, de leur côté, avaient faite MM. Bezobrazov et consorts n’avait pas été heureuse.

Travaillant dans un but essentiellement personnel, motivé par le désir de tirer le plus d’avantages possibles des concessions qu’ils avaient reçues au Yalou et, grâce en outre à la légèreté criminelle avec laquelle ils jugeaient le Japon et ses forces, ils ne s’étaient nullement rendu compte des conséquences qu’une rupture avec le Japon pourrait avoir pour la Russie. Ces messieurs firent si bien que, lorsque le comte Lambsdorff essaya de son mieux de sauvegarder les intérêts et l’honneur de la Russie et de les concilier avec la paix, la question était déjà entrée dans une mauvaise phase qui coïncidait à peu près avec le moment de mon arrivée à Saint-Pétersbourg.

La conversation que j’eus avec le comte Lambsdorff le lendemain de mon arrivée ne me laissa pas de doutes qu’il se rendait parfaitement compte de la situation. Mais je fus par contre stupéfait de voir à quel point, en ville, on était loin de croire à une guerre. Des personnes très sensées ne voulaient pas en admettre la possibilité, l’Empereur ayant déclaré qu’il ne VOULAIT PAS de guerre. C’était, pour ainsi dire, le mot d’ordre.

Mais l’on ne se rendait pas compte que la volonté suprême s’arrêtait à l’océan Pacifique, et que les Japonais, soutenus moralement et financièrement par l’Angleterre, ne se laissaient pas impressionner par les paroles de notre Auguste Maître, étant, hélas, trop bien informés de l’état des choses à l’intérieur de la Russie. »

La suite ici: Journal intime, de Ludwig von Knorring, Éditions des Syrtes, 2016

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