Au cœur des prisons moscovites : notes d’un aumônier

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Premier aumônier de prison depuis la révolution, le père Gleb Kaleda expose en quelques pages l’immense tâche dévolue à ses pairs. Pour répondre aux besoins spirituels de détenus privés de tout et qui souvent, pour la première fois, réfléchissent à leur vie, à leurs actes et à leur avenir, il ne suffit pas de passer les portes de la prison.

Comment recueillir la confession d’un homme ou d’une femme dans une cellule surpeuplée? Quelle attitude adopter face à la population si particulière des détenus, de tous horizons et de toutes confessions, et comment gagner leur confiance et celle des gardiens? Où trouver des prêtres et des laïcs capables de soutenir les détenus dans leurs démarches dans ces conditions si difficiles? Les prisonniers font peur, les condamnés à mort surtout, il faut être prêt à tout entendre.

Le regard lucide du père Gleb Kaleda se pose sans pathos sur les divers aspects de la difficile mission des aumôniers de prison, et souligne l’absolue nécessité de ce ministère et son rôle essentiel dans la réinsertion des détenus.

Ses mots sont accompagnés du témoignage de Guennadi Nikolaevitch Orechkine, directeur de la prison des Boutyrki entre 1992 et 1994 et qui a étroitement collaboré avec le père Gleb Kaleda.


Extrait (préface de l’auteur)
Arrêtez-vous sur vos chemins – souvenirs d’un aumônier de prison à Moscou,
du père Gleb Kaleda, Éditions des Syrtes, 2016

Dans de nombreuses de prisons, il y a depuis quelques années des églises et des salles de prière. Beaucoup de prêtres visitent les détenus « en prêchant l’Évangile du Royaume » (Mt 9, 35), « la grâce de Dieu » (Actes 20, 24) ; ils baptisent ceux qui n’avaient pas été baptisés, ils confessent, ils communient les détenus, ils célèbrent des offices d’intercession et des liturgies. Il y a des gens qui désirent se marier en prison : le mari est en prison, la femme en liberté et ils veulent renforcer leur mariage civil par un mariage religieux. Dans les lieux de détention, il y a aussi des pentecôtistes, des adventistes, des représentants du « Centre mariale », des baptistes, l’Armée du salut des pays anglo-saxons et beaucoup d’autres groupes et de sectes religieuses.

Dans les prisons, il y a aussi de plus en plus de journalistes et de cinéastes étrangers et russes : ils font la course à qui le premier filmera un événement jamais vu encore en prison, le premier qui montrera au cinéma ou à la télévision un condamné à mort ou une exécution. Les reporters français et allemands s’agitent. À ma question directe à un Français : « Faites-vous des reportages sur les exécutions dans d’autres pays, par exemple en Amérique ? », il me fit une réponse qui me frappa et m’indigna : « Non, rien qu’en Russie ! », et à son intonation on pouvait comprendre : « Allons donc, que dites-vous là ! Rien qu’en Russie, évidemment. »

À ce correspondant du journal français Le Monde, j’ai dit : « Je n’ai pas besoin d’honoraires, mais si vous pouviez donner pour l’église en prison… » J’ai reçu deux billets de banque, et quand nous nous sommes séparés, je les ai regardés : c’étaient deux billets de 100 roubles, c’est-à-dire moins d’un demi-dollar. Le lendemain, ce combattant pour les droits de l’homme et la liberté dans l’ancienne Union soviétique reprenait l’avion pour Paris, et à Paris il n’avait pas besoin de roubles. D’honoraires pour cette interview, comme d’ailleurs pour beaucoup d’autres, je n’ai jamais reçu le moindre kopeck.

Nos maisons d’arrêt, nos prisons, nos camps, nos détenus nous restent comme une plaie sanglante et purulente, et c’est à nous de les soigner. Tout le reste, c’est du temps perdu, de la réclame et des nerfs à fleur de peau chez les étrangers nantis. L’un d’eux a eu l’idée qu’il faudrait acheter la prison des Boutyrki pour la transformer en un hôtel de luxe…

Passons sur ce que disent les étrangers ; il se trouve parmi eux des amis sincères (mais peu nombreux) de l’Église orthodoxe russe et de la Russie, et à nouveau nous les assurons de notre profonde reconnaissance. Revenons à notre quotidien sur le terrain de l’Église.

Celui qui, le premier, a créé une aumônerie des lieux de détention était le métropolite Alexis de Léningrad et de Novgorod qui, en 1990, a visité la colonie de détention à régime sévère de Metalostroï. Peu après, il a été élu Patriarche de Moscou et de toute la Russie, et Alexis II a entretenu avec cette colonie des relations spirituelles. Il semble qu’aucun message de félicitations pour son élection au trône patriarcal russe ne l’ait touché autant que la lettre des détenus de Metalostroï. En 1993, déjà Patriarche, il a consacré, comme il l’avait promis, l’église que les détenus avaient construite avec leur propre argent et de leurs propres mains : une église en l’honneur du saint martyr Benjamin, métropolite de Petrograd. Le patriarche Alexis a appelé souvent les évêques et les prêtres à travailler auprès des détenus.

Beaucoup de prêtres orthodoxes, mariés ou moines, travaillent dans les prisons et dans les camps pour porter aux prisonniers la Parole de Dieu : ils baptisent, ils confessent, ils donnent la communion. On a maintenant une grande expérience du travail avec les détenus. Une part de l’activité du département de l’éducation religieuse et de la catéchèse, où j’accomplis la plus grande partie de mon travail pastoral, constitue la catéchèse en milieu carcéral. Je souligne que ce travail se situe hors du cadre des départements de l’Église chargés de l’éducation religieuse et de la bienfaisance ; c’est un travail qui répond à une demande des prisonniers eux-mêmes, il est mené à l’intuition, selon l’appel des cœurs orthodoxes : « J’ai été en prison et vous êtes venus me visiter » (Mt 25, 36). Le temps est probablement venu d’échanger nos expériences et de réfléchir à un séminaire au niveau de toute l’Église sur la catéchèse et l’action missionnaire dans les lieux de détention.

Mon expérience n’est pas comparable avec celle des pères qui, depuis longtemps, servent dans les prisons et dans les camps ; elle ne fait que refléter l’expérience du travail dans l’une des prisons d’une seule ville d’un pays immense. Mais il faut bien commencer. C’est pour cela que j’ai pris la plume, avec la bénédiction de ma hiérarchie. Malheureusement, presque tous les renseignements sur lesquels je suis tombé, dans la presse laïque et ecclésiastique, ont un caractère essentiellement informatif ; les questions de méthodologie et d’organisation pastorale ne sont presque jamais abordées. Il est clair également que le travail catéchétique et missionnaire mené par l’Église orthodoxe russe dans les lieux de détention est manifestement insuffisant, tant par son échelle que, souvent aussi, par son niveau. Beaucoup de prêtres (je le sais par les discussions que j’ai eues) craignent la prison et ont peur des condamnés à mort.

La suite ici: Arrêtez-vous sur vos chemins, du père Gleb Kaleda, Éditions des Syrtes, 2016 

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